Contre-critique

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"1984" de G. Orwell

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"1984" de George Orwell.

 

"De toute façon, la Police de la Pensée ne le raterait pas. Il avait perpétré - et aurait perpétré, même s'il n'avait jamais posé la plume sur le papier - le crime fondamental qui contenait tous les autres. Crime par la pensée, disait-on. Le crime par la pensée n'était pas de ceux que l'on peut éternellement dissimuler."

Incontournable de la science-fiction, "1984" demeure, aujourd'hui encore au 21ème siècle, d'une bouleversante sagacité. La société londonienne qui y est développée, effrayante et plausible, s'avère véritablement visionnaire. Loin des dystopies adolescentes contemporaines, "1984" est un récit intelligent et riche d'idées. On y découvre Winston Smith, un employé du ministère de la Vérité - Miniver, en novlangue - qui se trouve en proie au doute, face à la suprématie du Parti de Big Brother, et qui décide d'écrire un journal, démarrant le 04 avril 1984. En ce temps-là (le roman est écrit en 1949), les télécrans ont inondé les lieux et les domiciles, et ils permettent de diffuser des informations mais aussi de surveiller les gens, en percevant leurs mouvements et les paroles échangées. Constamment surveillé, menacé d'être "vaporisé" dans la nuit par la police de la pensée, Winston va vivre un cauchemar pourtant bien réel.

Au-delà de la surveillance, Big Brother transforme la vérité historique en modifiant constamment les événements du passé et les journaux informatifs. Big Brother réduit également le nombre de mots usité en novlangue et appauvrit considérablement le vocabulaire et le langage dans son ensemble.

"J'ai passé des heures et des heures à afficher leurs saloperies dans tout Londres. Dans les processions, je porte toujours un coin de bannière. Je parais toujours de bonne humeur et je n'esquive jamais une corvée. Il faut toujours hurler avec les loups, voilà ce que je pense. C'est la seule manière d'être en sécurité."

On apprend que l'amour n'est pas répandu sous l'égide de Big Brother, et que notre héros est marié à Catherine, une femme frigide dont il ne peut divorcer malgré leur séparation. Sa femme donc, se forçait à l'acte d'amour avec lui et l'envisageait comme un devoir et non comme un plaisir, sous l'influence du Parti. Malgré tout, la deuxième partie du roman décrit la rencontre amoureuse de notre héros, et son évolution. On pourrait alors croire à un roman d'amour, pourtant l'aspect didactique, avec la lecture du "livre" de Goldstein, reprend le dessus. Quant à la fin, elle confirme froidement la dystopie.

"De la douleur on ne pouvait désirer qu'une chose, qu'elle s'arrête. Rien au monde n'était aussi pénible qu'une souffrance physique. "Devant la douleur, il n'y a pas de héros, aucun héros", se répéta-t-il, tandis qu'il se tordait sur le parquet, étreignant sans raison son bras gauche estropié."

La troisième partie, la meilleure, à la fois brutale et sèche, tombe comme un couperet sur le roman. Après un léger coup de mou "1984" repart en trombe avec un dernier quart renversant d'horreur. Les méthodes du Parti de Big Brother dépassent celles de l'Inquisition et des totalitaires du vingtième siècle, pour atteindre l'apogée de la réintégration d'un individu dans un système qu'il veut combattre. "Qui commande le passé commande l'avenir" n'aura jamais été plus probant. Au-delà de la torture infligée aux individus récalcitrants comme notre héros, le discours du Parti effraie tant il développe à outrance le solipsisme. De plus lire ce roman, qui montre comment le Parti modifie les événements du passé à son gré, nous force à réfléchir sur nos gouverneurs contemporains et leur revirement systématique. Au-delà de son aspect anticipation, "1984" dévoile notre monde, dans lequel les dirigeants ont une parole qui n'a qu'une valeur temporaire et qui change au fil du temps qui passe. Son auteur, Orwell, nous avait déjà gâté avec le passionnant "Dans la dèche...", roman prenant et témoignage instructif d'une époque, mais voilà qu'avec "1984" il est entré dans les annales !

Pour finir, citons O'Brien qui met un terme aux idéalistes épris de révolte et de liberté : "Les prolétaires ne se révolteront jamais. Pas dans un millier ni un million d'années. Ils ne le peuvent pas. Je n'ai pas à vous en donner la raison, vous la savez déjà. Si vous avez jamais caressé des rêves de violente insurrection, vous devez les abandonner. La domination du Parti est éternelle. Que ce soit le point de départ de vos réflexions."

R.P.



04/06/2017
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