Contre-critique

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"Aucun souvenir assez solide" de A. Damasio

 

"Aucun souvenir assez solide" de Alain Damasio.

 

"...disons simplement que nous fûmes les premiers, dès 1993, à anticiper la dérive du droit de propriété,  à repérer, dans le maquis des jurisprudences commerciales, l'extension dangereuse et mal contenue  des noms de marque - les premiers surtout à comprendre que l'annexion mondiale du mot "orange"  annonçait un mouvement inexorable..."

Dès la première nouvelle de ce recueil, on est conquis. Intitulée "Les Hauts® Parleurs®", cette histoire d'anticipation nous raconte comment la majorité des mots du langage sont devenus des propriétés et comment celui qui les prononce est taxé par les services en place. Néanmoins des habitants ont le rêve fou de sauvegarder une langue gratuite et accessible à tous, à l'instar de la tour de Babel. Formidable dénonciation du capitalisme, cette nouvelle est un bijou de littérature qui mérite tous les détours.

"- Justement. Nos paysans bio pensent qu'il faudrait revendre certains mots qui se diffusent bien hors zone 17.

 - À qui ?

 - Aux multinationales, tiens. On a eu la semaine dernière une proposition de Wor[l]d pour Volte..."

Ainsi Damasio produit une mise en abyme avec les maisons d'édition intègre face aux engeances commerciales.

Par le biais de son histoire, dans laquelle les Hauts Parleurs sont des orateurs qui haranguent la foule depuis le ciel pour "contrer la connerie ambiante, nuire à la paresse - mais au-delà pour ouvrir et pour libérer", comme le fait Spassky, le héros, l'auteur fait également référence aux écrivains pauvres et commerciaux, qui ne crée pas :

"les écrivains sous contrat avec Lexicon, ces balayeurs falots du lexique qui se baladaient comme des touristes dans le vocabulaire mondial. Je ricanais, avec les autres. Je lisais les écrivains "gratuits" qui n'utilisaient, fiérots, que le corpus des milles mots libres de droit..."

Damasio joue habilement avec les mots, fait preuve de beaucoup d'humour mais aussi de sérieux dans ce qu'il entreprend. Il développe des histoires complexes, où son imagination est débridée, et où son engagement politique, sa parole d'auteur et ses convictions profondes sont exploités. Il veut valoriser l'écrivain, ou du moins l'artiste que l'écrivain doit devenir :

"...le simple fait de créer me semblait une résistance à notre monde de la reproduction et du clonage. Le simple fait de penser par moi-même. J'habitais en égocentre-ville, dans des quartiers chaque mois plus personnels et plus restreints."

Après sa lecture, on peut annoncer que "Les Hauts® Parleurs®" est un chef-d'œuvre, de par sa minutie, sa force, son message et sa construction. Ce récit suffit à l'achat du recueil, et on aimerait lire plus souvent ce genre d'écrit. Il accrochera les novices et ravira les fans de Damasio qui retrouveront du Caracole de "La horde du contrevent" dans Sparssky et son verbe virevoltant.

 

Après un départ aussi intéressant et accrocheur, la seconde nouvelle "Annah à travers la Harpe", risque fort de décevoir par son manque d'originalité. Le récit de ce père qui défie la normalité pour sauver sa fille depuis le fond des eaux est plus conventionnelle mais tout de même agréable dans l'idée qu'un homme peut se dépasser pour sauver une vie humaine qui lui est chère.

 

Mais le recueil se ragaillardit aussitôt après, avec "Le bruit des bagues", une nouvelle courte et terriblement efficace. On y découvre, au sein de la société high-tech qui a dépassé les années 2O24, un groupe de hackers agissant pour la liberté du citoyen.

"- Dans une société où tout ce qui n'est pas quantifiable se vend, où l'on assure la vie, s'achète une  beauté, des organes, une mémoire, où l'on a privatisé à peu près tout, de la Lune au ciel d'Europe..."

À nouveau, Damasio livre un texte engagé, dénonciateur, qui valorise l'entraide pour contrer les excès, et dans lequel l'amour trouve spontanément sa place. Les détails sont grisant et les trouvailles plausibles s'enchaînent, comme cette idée que les parents donnent des noms de marque à leur enfant pour recevoir des cadeaux de la part des entreprises. Les protagonistes s'appellent donc Sony et Loréal. Ou encore le fait que la bague de chaque individu renferme toute ses données informatiques pour le profiler en tant que consommateur et lui vendre les produits adaptés à sa personne.

"- C'est un enjeu majeur pour nous : comment échapper à un cadre où tout acte laisse une trace sur  une carte ? Où des banques de données, sans cesse, notent et stockent nos voix, nos pas, nos choix ?"

 

La suite est tout aussi réjouissante, car "C@ptch@" est une pièce majeure du recueil. Plongé dans un monde où l'informatique est au cœur des débats, où les enfants sont fascinés par le réseau et le monde virtuel. L'anticipation dans ce qu'elle a de plus intelligent, "C@ptch@" est une nouvelle qui se dévore d'une traite.

"- Tu me saoûles... Le réseau, c'est la vie aussi !

 - C'est pas la vie, Carl. C'est pas ça, la vie. Tu vas devenir un pixel, un bit, une information... Tu sais ce que c'est une information ? T'as déjà vu une information manger, rire ? Te faire un bisou ?

La course de 5km à laquelle des enfants de 5 ans participent, au péril de leur vie, car ils risquent de finir dématérialisé est passionnante. Les enfants et les adultent sont séparés et les enfants qui vivent dans la Ville se nourrissent littéralement de matériel informatique. Mais 49 d'entre eux vont organiser la Ruée pour échapper à leur destin.

Damasio, maître de la métaphore et de la dénonciation d'un système abusif, nous berce ici d'émotions et nous fait chavirer, en alternant entre espoir et tristesse.

 

"So phare away", la nouvelle qui suit, est encore une franche réussite. Damasio imagine un monde où la population est divisée en deux : ceux qui roulent et ceux qui sont dans les phares. L'asphalte devient un flux incessant de circulation, infranchissable donc, et les phares qui surplombent la ville sont un moyen de communication à distance.

"Que dans un monde où tout le monde croit devoir s'exprimer, il n'y a plus d'illumination possible. Rien ne peut être éclairé dans la luminance totale. Il faut beaucoup de silence pour entendre une note. Il faut beaucoup de nuit pour qu'un éclair puisse jaillir, pour qu'une couleur neuve soit perçue, soit reçue."

Damasio dénonce l'excès de communication qui peut frapper notre société. C'est alors le message d'alerte d'un visionnaire que l'on reçoit à la lecture des histoires de ce recueil, et particulièrement celle-ci. On retrouve aussi le goût de l'auteur pour les paragraphes qui alternent les points de vue et qui sont précédés d'un élément typographique propre à chaque personnage (comme dans "La horde du contrevent").

Dans ce monde de lumière et d'invidualisme exacerbé qu'est "So phare away", Damasio crée une marée d'asphalte qui recouvre toute la ville une fois par an. Ce procédé permet à l'action de se matérialiser. Et, comme chaque fois, l'action combinée au futurisme quasi apocalyptique n'oublie pas l'humain et ses besoins émotionnels. Deux thèmes sont récurrents chez l'auteur, l'amour et la quête de liberté.

 

Concernant la suite du recueil, il y a des hauts et des bas. "Les Hybres" est assez conventionnel, avec la figure de l'artiste qui titille des créatures hybrides dans une sidérurgie jusqu'à s'en brûler les ailes. "El Levir et le Livre" est déjà plus intéressant avec un scribe qui met tout en œuvre pour tracer les mystérieuses phrases du Livre. Symbolisme et métaphysique se mêlent efficacement. On regrettera seulement les erreurs de conversion (le vingtième mot devrait déjà faire plus de 500. "Sam va mieux" est une fable skyzophrénique qui révèle la nécessité du langage pour contrer la solitude, mais la forme ne séduit pas à la première lecture. Et "Une stupéfiante salve..." malgré son univers proche de "La horde..." ne convaint que peu. La course est trop farfelue pour trouver le souffle épique auquel Damasio nous avait habitué. Quant à "Aucun souvenir assez solide" qui porte le titre du recueil, c'est un texte trop succint pour s'en immerger totalement.

La fin mérite pourtant la lecture, avec une analyse philosophique fouillée de l'œuvre de Damasio. Écrite par Systar, cette postface fait référence à Deleuze, entre autres, et développe en parallèle de l'écriture de Damasio des notions hautement intéressantes, tels la monade et le plan d'immanence.

"La plus haute quête intime, celle qui réclame de tisser un récit valide pour organiser la mémoire, se mue en enjeu esthétique : il s'agit de déployer des mondes pour la grande restitution. Il faut que tout, un jour, soit redonné, que l'amour rejaillisse pur, que, le temps aboli, la réalité se trouve rendue, consolidée par toutes les ressources de l'écriture."

 

Livre indispensable à tous les fans de science-fiction, "Aucun souvenir assez solide" est un recueil gorgé de qualités, il est prenant, déroutant, original et révolté.

Efficace et hors-norme, Alain Damasio est un auteur à découvrir sans hésité, sûrement l'un des plus doué de sa génération.

R.P.



23/11/2012
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