Contre-critique

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"Caïn" de J. Saramago

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"Caïn" de José Saramago.

 

 "Qui a désobéi à mes ordres, qui s'est approché du fruit de mon arbre, demanda dieu en adressant directement à adam un regard coruscant, adjectif inusité, mais expressif comme il y en a peu. Désespéré, le pauvre homme tenta vainement d'avaler le morceau de pomme qui le trahissait(...)"

Découvrez avec ce roman une relecture de la Bible, contenant prise de position et regard analytique acide. À l'instar de "L'évangile selon Jésus-Christ", ce livre risque de faire bondir les adeptes religieux. Sous forme de récit fictionnel, l'auteur narre les frasques bibliques de ses protagonistes, à commencer par Adam et Ève et leur expulsion du jardin d'Eden, puis de leur descendance Caïn et Abel qui s'acheva par le fratricide. On suit alors le parcours de Caïn, se faisant passer pour Abel et devenant malaxeur d'argile avant qu'il ne rencontre la sulfureuse femme de Noé, Lilith.

Provocateur et ludique, "Caïn" se joue des aventures bibliques et n'hésite pas à insuffler de l'érotisme et de l'humour parfois potache à ses pages.

"Le contact insistant et minutieux des mains des femmes provoqua chez lui une érection qu'il ne put réprimer, à supposer que pareille prouesse fût possible. Elles rirent et, en guise de réponse, redoublèrent d'attentions envers le membre raidi (...)"

Malheureusement les incursions osées dans le scabreux ne sont que de petites touches disséminées au fil des pages et non une ligne de conduite claire et assumée. Du coup, les incartades sembleront soit mal venues pour les pudibonds, soit trop peu fréquentes pour les friands de provocations divertissantes.

De plus l'écriture de Saramago, ininterrompue - comprenez par là qu'elle n'est pas aérée, que ses phrases sont longues et que ses dialogues sont comprimés à la narration sans saut de ligne - peine à réellement divertir et enchanter de bout en bout malgré le nombre de pages réduit de ce roman.

"Finalement, ce fut moins difficile qu'il ne s'y attendait, peut-être aussi parce que cet enfant, formé par seulement une poignée de cellules titubantes, exprimait déjà un désir, une volonté, dont le premier effet avait été de réduire la folle passion de ses parents à un vulgaire épisode charnel (...)"

Lors de sa relecture, Saramago fait de Dieu - et il le reconnaît lui-même - un demi responsable de la mort d'Abel. Il fait de Caïn une malheureuse victime de la cruauté des autres, à commencé par Dieu qui n'accepte pas ses offrandes, puis de Lilith qui lui ordonne de tuer Noé. Il fait de Noé un jaloux incapable d'enfanter sa femme, et de Lilith une manipulatrice intransigeante. Cette dernière portera d'ailleurs en secret le fils de Caïn.

Totalement détaché du respect qui incombe aux protagonistes religieux et à leur histoire, Saramago ne prend même pas la peine d'attribuer des majuscules à leurs noms. Il se permet également un jugement sévère sur les faits.

"(...) outre le fait qu'abraham était un aussi fieffé fils de pute que le seigneur, il était aussi un menteur subtil, prêt à tromper n'importe qui avec sa langue bifide, mot qui, en l'occurence, d'après le dictionnaire privé du narrateur de cette histoire, signifie traîtresse, perfide, trompeuse, déloyale (...)"

Malheureusement, et bien que ce ne soit pas la diatribe contre la religion qui importe, le récit devient décousu au moment où Caïn voyage dans le temps. On se demande pourquoi l'auteur utilise ce procédé incongru, qui transforme l'histoire en une compilation d'évènements sans logique, et qui lui fait perdre corps. Car après quatre-vingt pages Caïn passe du futur au passé de manière aléatoire, juste pour que Saramago puisse parler des méfaits religieux qu'il pioche sans méthode. Cela semble un peu facile et gratuit pour un écrivain de sa trempe, récompensé du prix Nobel de littérature. De plus à la centième page, Caïn redoute de dévoiler son nom, alors qu'aucun évènement antérieur ne lui a attiré d'ennuis à cause de cela, ce qui étaye notre argumentation.

Le style distancié de Saramago - comme dans "Les intermittences de la mort" - finit par lasser puisqu'il ne prend pas réellement aux tripes le lecteur, et ce dernier se contente de regarder passer l'aventure qu'on lui propose, ce qui est regrettable.

R.P.



05/06/2014
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