Contre-critique

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"Carbone modifié" de R.Morgan

 

"Carbone modifié" de Richard Morgan.

 

"Le temps s'est arrêté comme dans un rêve. Le neurachem a tout ralenti, séparant les images et les faisant flotter vers ma vision comme des feuilles d'automne."

Takeshi Kovacs est le héro de ce roman, un ancien membre des troupes d'élite des Corps diplomatiques doté d'un neurachem pour réagir efficacement en situation dangereuse. Il habite sur Harlan mais se voit réenveloppé sur Terre pour résoudre une affaire qui semble un meurtre maquillé en suicide.

"- Fais une seule erreur et les flics mettront des semaines à retirer les débris de ta pile corticale dans le mur. Je parle de vraie mort, mon ami. Lève les mains."

Dans "Carbone modifié" les humains peuvent être digitalisés, à l'aide d'une pile corticale implantée dans la nuque qui stocke les sentiments, les pensées et la personnalité, pour pouvoir ressusciter après leur mort et être réenvelopper dans une autre enveloppe corporelle.

" On avait prit Takeshi Kovacs (humain digitalisé, h.d.) et on l'avait transporté ailleurs. Et puisque Harlan était la seule biosphère habitable du système de Glimmer, cela impliquait donc une transmission stellaire vers..."

Le roman est bourré d'inventions et de concepts ingénieux de science-fiction que l'on met un petit temps à comprendre et qui rappelle l'inventivité de Dick.

" Des holofaçades massives et immatérielles placées sur des bâtiments antiques aux vendeurs de rue avec leurs unités de transmission nichées sur les épaules comme de frustes faucons mécaniques ou des tumeurs géantes, tout le monde vendait quelque chose."

Morgan glisse une critique acerbe sur le monde et son fonctionnement - "j'ai vu les mêmes processus, affiche et vante, achète et vend, comme une essence distillée de comportement humain, suintant sous la chape imposée par les systèmes politiques."- avec une indéniable qualité littéraire.

Morgan a même l'audace de mêler la science-fiction à une analyse psychologique de situation et à des réflexions presque philosophique : "Le shopping est une interaction physique, un exercice de prise de décision...un mélange entre la satiété du désir d'acquérir, l'impulsion d'acquérir de nouveau, l'envie d'explorer."

N'oublions pas que "Carbone modifié" est une fiction semblable à une enquête policière et qu'il nous plonge dans un univers sombre et sale, que le héros est un "bad guy" violent et que la drogue et le sexe sont présents.

"Nos plaisirs ont grimpé en une concurrence enragée et les signaux mélangés de l'union du Fusion 9 se sont brouillés, jusqu'à ce que je ne fasse plus la différence entre la tension insoutenable de la bite entre ses doigts et la pression de ma propre langue à l'intérieur d'elle..."

Le livre n'est pas dopé aux amphétamines niveau action, mais il contient de bons moments de combat.

"J'ai vu une de ses jambes se réduire en charpie sous le genou, puis des poignées sanglantes de chair ont giclé de son flanc pâle quand son corps a dérapé et s'est écroulé dans le rideau de plomb."

Les personnages sont charismatiques et leurs descriptions parlantes : "Le premier était un géant de deux mètres cinquante, nu jusqu'à la taille. Il semblait avoir raflé le stock complet de muscles à implanter aux dernières soldes de chez Nakamura, avant de se les coller dans les bras et le torse..."

L'écriture de Morgan est très intéressante, il invente des images de langage probante :"Annoncer à un officiel des NU que vous êtes quellistes revient à avouer que vous travailler dans un abattoir durant un dîner végétarien. Ce n'est guère diplomate.", ou encore : " il se refermera plus vite qu'un trou de pute non payée", et il fait usage d'un style racé : "La femme dans le lit s'est étirée et a dégagé la mèche de ses yeux. Son regard de cristaux liquides s'est verrouillé sur moi."

Le personnage de Kovacs se livre à nous et nous apprend que pour devenir un Diplo : "Ils prennent ta psyché, et ils en grillent les mécanismes de limitation de violence. Les signaux de reconnaissance de soumission, les dynamiques de hiérarchie, les loyautés au groupe. Tout ça disparait..." autant dire que ce personnage n'est pas un rigolo. Nous sommes dans un monde d'adulte, intelligent, machiavélique et brutal.

"Il y a des choses, des désir en chacun de nous qu'il vaut mieux étouffer. Ou du moins, qu'il est impossible d'exprimer dans un contexte civilisé."

Le roman proche des 600 pages est une oeuvre de pure science-fiction et il ne sera peut-être pas accessible à tous de par sa complexité, mais il demeure très agréable à lire et je le répète proche, dans sa qualité et sa richesse, des livres de Dick. Le chapitre 38 est excellent et aborde par la science-fiction, la concrétisation de la schizophrénie, dont le chapitre 12 en était les prémices : "En m'habillant devant le miroir cette nuit là, j'ai été convaincu que quelqu'un d'autre portait mon enveloppe. Que j'en étais réduit au rôle de passager dans la voiture d'observation située derrière mes yeux.

Avec ce roman on échappe aux clichés et on découvre une enquête tortueuse, des thèmes variés et approfondis, et on croirait lire des fondements de la science-fiction moderne. Du véritable divertissement intelligent.

"Nous rationalisons nos actes après coup, mais les maîtres, ce sont les hormones, les gènes, et les phéromones pour le réglage fin. Triste, mais vrai."

Prix Philip K. Dick mérité, "Carbone modifié" est un ouvrage à découvrir absolument, tout comme son excellent "Black Man".

R.P.



20/03/2011
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