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"Chansons populaires de l'ère Showa" de R. Murakami

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"Chansons populaires de l'ère Showa" de Ryû Murakami.

 

"Cette éducation les rendait incapables de trouver les mots pour encourager un camarade en difficulté. Eux-même n'avaient jamais eu l'occasion d'en faire l'expérience. C'est pourquoi ils ne sauraient jamais trouver les mots capables de réconforter et d'encourager un tiers, et ils seraient bien en peine de les reconnaître s'ils en étaient l'objet."

Ne lisez surtout pas la quatrième de couverture de ce "Chansons populaires..." c'est le résumé entier de l'œuvre ! Après sa lecture, vous n'aurez plus aucune surprise quant aux péripéties du roman. Et même si l'intérêt se situe également dans l'écriture particulière de l'auteur et dans les idées qu'il véhicule, c'est tout de même dommage d'en connaître la fin avant même de l'avoir commencé.

Placé dans les nouveautés en format de poche sous nos latitudes, ces "Chansons populaires..." sont en fait un court roman sorti depuis 1994 au Japon. Ce dernier narre les aventures de six jeunes hommes plutôt paumés, avoisinant la trentaine, qui se réunissent tous les deuxièmes samedis du mois pour festoyer, dans la mesure de leurs possibilités bien sûr. Mais au lendemain d'une de leur fête, l'un d'eux va commettre l'irréparable en tuant une femme en pleine rue. Malheureusement cette dernière faisait partie de l'association des Midori, et ses membres vont rapidement décider de se venger.

"S'il avait été une femme par exemple, il lui aurait suffi de tomber enceinte, donner naissance à l'enfant puis l'abandonner, se disait souvent Yano, comme il pensait aussi qu'en se travestissant en femme et en abandonnant quelque part une Barbie à son image, il parviendrait sans doute à éprouver un sentiment comparable..."

Point de yakuza dans ce roman, mais des êtres marginaux et esseulés - limite déficient mental - qui vont se regrouper uniquement parce qu'ils se trouvent des points communs, sans pour autant savoir pourquoi ils agissent ainsi. Chacun des protagonistes de ces "Chansons populaires..." est un individu dénué de réelles motivations et d'esprit d'initiative. Le clan des Midori par exemple, existe uniquement parce que les six femmes du groupe portent le même prénom, à savoir Midori. Quant aux garçons, ils se réunissent sans même penser à apporter quelque chose à boire ou à manger, car ils n'ont pas l'idée du partage ou de l'esprit de fête. Et ces derniers, la plupart du temps, finissent leur soirée, après une bataille de "pierre, papier, ciseaux" afin de distribuer les rôles, sur une plage, à exécuter un karaoké déguisé.

"Après que Sugioka se fut enfui, onze personnes passèrent auprès de Yanagimoto Midori dont la gorge tranchée laissait échapper des flots de sang, mais elles firent comme si elles n'avaient rien vu."

Ainsi, ces six hommes et six femmes vont s'affronter alors qu'ils ont bien plus de points communs qu'ils ne peuvent le soupçonner. Chacun manque d'objectif dans la vie et de savoir-vivre, mais c'est dans l'épreuve, le danger et la mort que chacun va améliorer son quotidien et son bien-être. Idée paradoxale mais intéressante soulevée par Murakami, dont ce roman semble dévoiler que seule la violence peut embellir les êtres délaissés et isolés de la société. Plus l'adversité s'intensifie, plus les liens se resserrent entre les garçons et plus les femmes semblent épanouies. Comme si le système sociétal déshumanisait l'être humain.

"On les attache, on leur plante dans le trou du cul un bâton, on les viole après leur avoir pissé dessus et on les achève. Voilà ce que je pense qu'on devrait leur faire à ces bonnes femmes."

L'idée de départ du roman est excellente, et le fait par exemple que Murakami définisse par l'intermédiaire de ses personnages le terme de "bonne femme", qui serait "une espèce vivante qui a cessé d'évoluer", est jubilatoire sans être misogyne, et son écriture froide qui décrit simplement un état de fait complexe est également habile, pourtant le roman s'étouffe dans son manque d'implication. Les personnages demeurent trop éloignés du lecteur et la distance constante finit par lasser, malgré les idées aussi lumineuses que mal exploitées. Ainsi le déroulement des faits, pourtant livré à une surenchère croissante, reste inefficace, indépendamment de la folie que le récit renferme, car le lecteur n'est pas suffisamment impliqué. Et il finit par voir défiler les rebondissements, quels qu'extraordinaires qu'ils soient, sans que ces derniers ne produisent le moindre effet sur lui, dommage.

Privilégiez "Bleu presque transparent" ou "Les bébés de la consigne automatique" ou "Miso Soup", des récits nettement plus prenants.

R.P.



31/01/2014
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