Contre-critique

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"D'un château l'autre" de L-F. Céline

 

"D'un château l'autre" de Louis-Ferdinand Céline.

 

"... on m'appelle plus "Docteur"... seulement "Monsieur"... bientôt ils m'appelleront vieille cloche ! je m'attends... un médecin sans bonne, sans femme de ménage, sans auto, et qui porte lui-même ses ordures... et qui écrit des livres, en plus !... et qu'a été en prison..."

Céline nous raconte son séjour dans un château de Siegmaringen, durant la deuxième guerre, lorsqu'il a vécu dans des conditions moyen-âgeuses, avec Lili et Bébert. Les ministres allemands y demeurant tels des seigneurs, pendant ce moment d'histoire étrange et cocasse.

"... je me répète... on répète jamais assez pour les durs têtus !... Courbevoie, Seine, Rampe du Pont, y en a que ça emmerde qu'il y a des gens de Courbevoie... l'âge aussi, je répète mon âge... 1984 !... je rabâche ?... je gâtouille ?... j'ai le droit !... tous les gens qui sont de l'autre siècle ont le droit de rabâcher !... et Dieu ! de se plaindre !... de trouver tout tocard et con !"

Comme pour ses futurs ouvrages, Céline débute "D'un château l'autre" par son état actuel de docteur et écrivain vieillissant (au moment de l'écriture), avant de plonger dans son passé et d'y faire rejaillir ses souvenirs, de manière désordonnée, à la face du lecteur immergé.

Céline se décrit comme une victime, haï de tous, et accusé injustement de "dépeceur de juifs", tandis qu'il règle ses comptes avec ses éditeurs de chez Gallimard.

"... personne n'avancera plus une flèche pour une histoire genre Normance ! je le dis !... le lecteur veut rire et c'est tout !... jamais Paris ne fut bombardé !... d'abord !... et d'un !... aucune plaque commémorative !... la preuve !..."

Au cours de l'affaire Pétain, les collaborateurs français se sont réfugiés en Allemagne, parmi eux Céline, qui s'y était exilé en cherchant une vie paisible au-delà de ses convictions, et jouant le jeu de ses interlocuteurs importants.

"C'est notre hérisson, Dodard... vraiment un gentil animal... mais carrapateur ! il tient pas en place !... et que je te trotte !... mille pattes !... vous l'avez partout ! ... un trou !... sous une branche !... une autre !..."

Entre Agar le chien ou Bébert le chat, les animaux sont souvent des protagonistes à part entière dans les romans de Céline. Quant aux personnages réels, ils deviennent de véritables personnalités de fiction sous sa plume. L'écriture est impétueuse et excessive comme à son habitude, et malgré tout, Céline dévoile de sa propre personne.

"Je ne veux jamais rien, moi... je refuse tout... ni un baiser... ni une serviette !... je veux remémorer !... je veux qu'on me laisse !... voilà ! tous les souvenirs !... les circonstances ! tout ce que je demande ! je vis encore plus de haine que de nouilles !..."

Ce roman livre le climat de dénonciation perpétuelle qui régnait en cette période de guerre. On découvrira entre autre le délateur et commandant Neuneuil qui se fera remonter les bretelles par Monsieur Boisnières lors d'un mémorable face à face dont Céline sera le témoin.

Il y a également de quoi alimenter la polémique dans ce "D'un château l'autre", en ce qui concerne le personnage Céline :

"le père, Commandant, avait dû être joliment bien !... la mère, replète et odalisque !...mais le certain charme Aïcha !... moi qui suis extrêmement raciste, je me méfie, et l'avenir me donnera raison, des extravagances des croisements..."

Céline dit "ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire !", mais cela ne l'empêche pas d'écrire la sienne. Malgré tout, "D'un château l'autre" n'est pas aussi prenant, ni aussi fantasque et divertissant que "Mort à crédit", son chef-d'œuvre. Car le récit ne devient vraiment passionnant que dans le dernier tiers, lorsque Hoffmann et Abetz invitent Céline à un dîner au cours duquel Alphonse de Chateaubriant débarque et fait scandale pour une simple histoire de fausse note. Ou encore, lors de sa nomination de gouverneur des îles par Laval. Ou lorsque Céline fera un touché rectal à l'officier allemand Franz Traub.

Un livre à réserver donc aux inconditionnels de Céline. Les novices, eux, devront privilégier "Mort à crédit", ou bien "Nord" qui fut écrit après "D'un château l'autre" mais qui relate des évènements antérieurs.

R.P.



26/12/2012
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