Contre-critique

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"Dehors les chiens, les infidèles" de M. Mazaurette

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"Dehors les chiens, les infidèles" de Maïa Mazaurette.

 

"En tant que gardien de la bibliothèque, il en savait long sur les Antécritures autant que sur l'histoire. Spérance et le monde chrétien avaient besoin de ces connaissances oubliées de l'histoire : il existait une possibilité de retrouver la trace de l'Étoile du Matin, et cet espoir valait qu'on torture un vieillard."

Le roman débute in medias res alors qu'une équipe de Quêteurs recherche activement l'Étoile du Matin, une arme qui ramènera la lumière sur le monde. Car nous sommes aux alentours de l'an 1360, et depuis que le guerrier Galaad, détenteur de l'Étoile du matin, fut vaincu près d'un siècle plus tôt par les Ténêbres, le soleil n'est pas reparu. Vivant dans l'obscurité, le monde est alors divisé en deux, d'un côté l'Occidan Noir, mené par l'Antépape, les adorateurs de la Bête et les sans-Dieu, et de l'autre, Auristelle, le roi Apostolin, les Quêteurs et les Inquisiteurs catholiques.

Pour ramener la lumière, tous les cinq ans, un groupe de cinq Quêteurs, des adolescents variés et entraînés, est envoyé en mission. "Dehors les chiens" suit donc le parcours chaotique des derniers Quêteurs en date, menés par la Guide Spérance.

"Les Quêteurs marchaient en silence. L'air était moite et tiède, suffisamment stagnant pour générer une moisissure qui prenait aux poumons. Sur le mur gauche du souterrain, des traces de sang, de pourriture ou de calcaire. Sur le mur droit, des os humains encastrés dans la pierre(...)"

Prenant le point de vue des fanatiques religieux, le roman débute telle une campagne de jeu de rôle façon "Donjons et Dragons", avec cinq héroïques Quêteurs, dont un Sentinel, une Guide, un Prince, une Inquisitrice et un Espion, chacun ayant sa spécialité et son intérêt au sein du groupe. Les Quêteurs cherchant des informations sur l'emplacement de l'Étoile du Matin au cœur même du camp ennemi. Leur exfiltration depuis l'Occidan Noir ne se fera pas sans heurt, et rester en vie sera périlleux, d'autant que l'ennemi est partout et même parmi les alliés.

Mais alors que ce récit de Dark Fantasy semble une épopée conventionnelle, Mazaurette parvient à surprendre son lecteur en effectuant quelques revirements de situation insoupçonnés. Ainsi l'auteur ne raconte pas un voyage initiatique mais développe un surprenant épilogue qui clôturera la Quête. Car l'essentiel du roman se passe au sein du camp des Quêteurs, entre lutte de pouvoir, pression politique et rivalité individuelle.

"Pourquoi n'était-il pas né normal ? Pourquoi la rue devant l'église regorgeait-elle de mendiants et d'invalides, à qui l'on donnait des soins et l'aumône, alors que les anormaux n'attiraient que le mépris ?"

Au départ on croirait à un portrait au vitriol de l'extrémisme religieux, surtout avec les témoignages des villageois, puis cette possibilité s'écarte tandis que Mazaurette intensifie le point de vue de ses héros qui ont le nez dans le guidon et qui se révèlent prêt à tout pour mener à bien leurs idéaux. Par la suite les divergences s'accentuent entre les membres et chacun se met à poursuivre un but singulier, ce qui permet de ne pas mettre tous les Quêteurs dans le même panier et de complexifier une éventuelle vision simpliste des religieux. D'autant que la présence des êtres anormaux, enfants censément issus de la Bête, et celle de l'Étoile du Matin, qui s'apparente au graal dont seul l'élu serait à même de l'extraire de l'eau, va profondément brouiller les pistes de lecture et accroitre le suspens.

Au final le roman n'expose pas de vulgaires conflits manichéens et s'avère plus dense que prévu, sans pour autant perdre de son pouvoir ensorceleur et de ses batailles sanglantes.

Il est à rappeler que l'univers de "Dehors les chiens", moyen-âgeux, ne contient pas de protagonistes ayant véritablement des pouvoirs magiques, et demeure à la frontière du réalisme.

"Aurait-elle eu trois épées plantées dans le dos qu'elle ne s'en serait pas rendu compte. Elle avançait comme une machine, marchant sur les cadavres et les mutilés. Plus rien n'existait que la seconde présente, que le prochain battement de cœur. Cela n'avait rien de glorieux."

Voici, avec l'excellent "Rien ne nous survivra", une autre œuvre efficace de Mazaurette, dont la pochette adolescente ne reflète pas l'esprit de son contenu, à savoir un texte riche et un divertissement pour adulte qui tient en haleine jusqu'au bout. À découvrir.

R.P.



11/09/2014
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