Contre-critique

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"Dogra Magra" de K. Yumeno

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"Dogra Magra" de Kyûsaku Yumeno.

 

"... il est incontestable que le Pr Masaki, dans cet établissement même, a créé un lieu unique au monde de traitement des maladies mentales, ciselant les preuves d'une limpidité éclatante de sa pertinence théorique...... Il va sans dire que vous-même, qui avez expérimenté cette nouvelle forme de traitement.."

Le héros de ce vertigineux roman se réveille une nuit dans un lieu qui lui est inconnu, avec un visage qu'il ne reconnaît pas, et sans parvenir à se remémorer la moindre bribe de son passé. De plus les lamentations d'une femme, provenant d'une autre salle, le hantent. Cependant, il découvrira rapidement qu'il se trouve dans la chambre 7 du département de psychiatrie de l'Université impériale de Kyûshû.

Qui est cet homme ? Pourquoi est-il en soin psychiatrique ? Est-il toujours le même homme ou est-il prisonnier d'un autre corps ? Autant de questions qui tiraillent le lecteur de but en blanc et qui ne vont cesser de croître.

Avec une telle entrée en matière, l'auteur parvient à nous captiver dès les toutes premières pages, et il réussit à ne plus relâcher son suspens qu'il ménagera à l'aide de nombreux coups de théâtre.

"Tout à coup je doutais de la santé mentale du docteur...... Qui peut se dire capable de déchiffrer de l'extérieur les rêves d'autrui ? Un magicien ? ...... cela dépasse la pensée et l'imagination...... c'est humainement impossible. "

Attention, chef d'œuvre ! ce roman extraordinaire est à lire de toute urgence. Datant de 1935, ce récit sans précédent gagne à être connu. C'est un de ces livres qui ouvrent plusieurs dimensions, qui mêlent les histoires dans l'histoire, et qui nous paraît inédit dans son expérimentation. Le genre de livre qui marque l'esprit, à la manière de "La maison des feuilles" de Danielewski pour le côté couches superposées, et qui ne donne pas toutes les clefs.

Difficile de ne pas légèrement dévoiler l'intrigue de ce roman aussi dense que prenant - ce qui n'ôtera pas le plaisir de lecture tant le propos est complexe - mais si vous désirez garder intacte votre découverte littéraire, ne lisez pas la suite de cette critique ni la préface du roman. Le plus marquant et vertigineux rebondissement survient à la centième page, lorsque le héros tombe sur un livre broché intitulé Dogra Magra. Et ce dernier semble être ce que nous-même, lecteurs, sommes en train de lire. S'ouvre alors pour nous un vaste univers, à plusieurs dimensions, qui nous oblige à poursuivre frénétiquement notre lecture dans le but de résoudre ce gigantesque chausse-trape.

"(...)qui se répète encore et toujours...... sans trouver la moindre fissure pour s'échapper. ...... Et ces événements, tous autant qu'ils sont, ne sont rien d'autre que le rêve que le jeune psychopathe fait dans l'instant où il entend cet unique son de cloche dans la nuit."

Les possibilités d'interprétation qui s'offrent à nous au fil des pages sont immenses. On peut penser que le héros, visiblement fou et amnésique, a déjà écrit le Dogra Magra qui se trouve à l'intérieur du "Dogra Magra" lui-même, à moins que la théorie du rêve du fœtus ne révèle que notre héros n'est encore qu'un fœtus et que tout le bouquin ne soit en fait que son propre rêve. À moins que, plus simplement, ce soit le rêve du héros déjà interné au moment où il entend une cloche retentir, tout comme le suggère le Dr Wakabayashi en narrant le mémoire du Pr Masaki. Quelle que soit l'hypothèse, la suite devient surprenante.

"(...) se trouve décrit l'objet de l'"hérédité psychologique", ou comment l'expérience psychologique et les antécédants de ses ancêtres, à commencer par ceux de ses propres parents, sont transmis au fœtus........"

On regrette quelques coquilles et une traduction parfois approximative, mais cela n'entache que peu le plaisir de lecture et la vertigineuse invention de son auteur.

Soyez également prévenu, après les cent-cinquante premières pages, l'intrigue principale de notre héros amnésique est mise de côté, tandis que sa lecture des documents retrouvés dans le bureau du Dr Masaki se confond avec la nôtre et nous entraîne tout au long de théories aussi didactiques qu'à la frontière du réalisme. Et la longue exposition des données est nécessaire à notre incursion dans le monde de Masaki, et de l'auteur de "Dogra Magra" par la même occasion.

Après l'hypothèse convaincante du rêve du fœtus, on reviendra sur la trame du meurtre et de la perte de mémoire, et le lecteur pourra à nouveau supposer que notre héros a bien été piégé par le Dr Masaki. Après 300 pages on retombe sur la trame principale du roman, lors d'un incroyable testament qui devient une vidéo dans laquelle Masaki est commentateur, personnage apparaissant à l'écran et réalisateur au sein même de sa boîte crânienne. On y découvre alors les manigances du Dr Wakabayashi et "Dogra Magra" redevient palpitant, avant de s'enfoncer à nouveau vers d'autres pistes. Car le rouleau porteur de la malédiction des Kure n'explique pas tout, et le héros - revenu à partir de la 547ème page - devra faire face à un piège où se mêlent rêve et réalité.

"Le toi qui se trouve de l'autre côté de la fenêtre, c'est l'image objective de ton passé qui apparaît sous forme de rêve dans ta mémoire, alors que toi qui se trouve de ce côté-ci de la fenêtre, c'est ta conscience subjective de maintenant."

Il faut avouer que ce roman est à réserver aux lecteurs acharnés, car bon nombre d'entre eux risquent d'abandonner le livre avant d'en arriver au bout tant il est alambiqué. On se demande même si Yumeno ne tergiverse pas inutilement. Pourtant la fin du roman, révélatrice de l'intrigue principale, est palpitante tout en se refermant à l'instant même où il a commencé, à la manière d'une boucle façon "Lost Highway" de Lynch. On aurait presque envie de le relire immédiatement pour mieux le comprendre.

R.P.



28/03/2014
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