Contre-critique

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"Drift" de T. Di Rollo

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"Drift" de Thierry Di Rollo.

 

"Les dix-sept cadavres derrière toi, c'est autant d'imbéciles qui ont fait la même chose : marcher en plein jour, dans MorneVille, et s'obstiner à ne pas vouloir comprendre que chasser et abattre des humains est une occupation finalement très saine. Le désordre est devenu la loi, l'argent son incontournable légitimité."

Ce roman nous plonge directement dans un univers futuriste et glauque, peuplé de morts, de tueurs et de miséreux. Dwain Darker est le nom de son héros, un homme à la prodigieuse habileté à l'arme à feu, qui ne rêve pourtant que d'amour et d'animal de compagnie. On suivra son parcours depuis sa jeunesse orpheline jusqu'au voyage amenant l'humanité à coloniser Soror, une planète terraformée du système NOV-59.

Nous sommes dans un monde à la technologie avancée, du coup les privilégiés chevauchent des ambiotes - sorte de mante géante - les pistolets sont des Royster, les voitures - carbie - sont à télécommande vocale, et le clonage humain existe. La Terre arrive en bout de course et les Justes décident d'embarquer en comité restreint à bord du Drift afin d'atteindre la voie lactée et débuter une nouvelle vie sur un autre monde.

"Il a erré des mois à la recherche de longs souvenirs qui ne se seraient pas effacés, les a tous retrouvés, jusqu'au dernier. Plusieurs filles se sont succédé aussi pour tromper l'absence, il n'en a gardé aucune."

Alors que le roman peut se découper grossièrement en deux blocs, les trois premières parties d'un côté, se déroulant sur Terre, puis les deux suivantes de l'autre, déclinant le voyage et l'arrivée sur Soror. Le premier bloc donc, réjouit, de par son suspens continu et qui parvient à tenir en haleine son lecteur avec en parallèle Darker adulte qui pénètre dans OldYork et Darker enfant qui arpente MorneVille aux côtés de son amoureuse Kenny. L'écriture de Di Rollo, cinématographique, fonctionne correctement et nous entraîne dans un tourbillon d'amour, d'action et de rebondissements. On s'attache aux personnages et on demeure attentif à leur devenir tandis que l'aspect infiltration et survie emballe. Malheureusement une fois amorcé le voyage à bord du Drift, dans la partie éponyme, la lassitude guète le lecteur. Le danger s'estompe, les péripéties aussi et l'on se demande où l'auteur veut en venir. À croire que Di Rollo ait gaspillé toutes les possibilités qui s'offraient à lui. Par exemple l'idée d'un double de Darker aurait dû passionner, or elle n'a pas de finalité. Pourquoi cloner un héros si ce n'est pas pour exploiter l'incident ? Or Darker ne subit aucun préjudice et se débarrasse trop aisément de son double. De son côté le vaisseau n'offre lui non plus aucune réjouissance. On regrette alors l'expédition dans les cités poubelles et les Plaines Justes protégées, et on déplore que notre héros ait quitté la Terre.

"Il lui faut du temps pour comprendre que le tronc qui lui fait face est animé de sa propre énergie. Quelque chose bouge, modèle l'écorce en plusieurs bosses, ordonne la figure qui prend naissance au creux du bois. Darker recule, interdit. La silhouette se précise, sculpte en relief la couche bleutée de l'arbre ; se stabilise enfin."

Le grand écart est tel entre le monde terrestre de départ, urbain et violent, et celui de l'autre galaxie, gorgé de nature aux couleurs chatoyantes, qu'il risque d'en égarer son lecteur. La scission est trop importante entre les deux et même Darker ne semble plus le même en passant de l'un à l'autre. L'enfant rebelle et intrépide qu'il incarne, et qui bafoue d'abord le danger, se range trop rapidement du côté de la sagesse. Avant même son embarcation sur le Drift, notre héros devient clément avec Torquedara puis avec Bluebird et les suit sans faire d'histoire, ce qui est étonnant vu son caractère belliqueux du départ.

Heureusement, sa rencontre en fin de roman avec les Figés permet de développer une philosophie magnanime et propose de méditer sur les méfaits de l'ascension humaine.

Si vous aimez les animaux, vous serez comblés ! Entre les chiens Janus et Charon, et l'ambiote Surynat, plus quelques autres, le bestiaire est aussi varié qu'imaginaire. On sait d'ailleurs que Di Rollo entretient un rapport particulier avec les animaux qui sont récurrents dans sa bibliographie.

Bien que peu original, il s'agit d'un roman réussi dans son ensemble, et qui cherche à prendre de la hauteur tout en risquant de mener son lecteur sur une fausse piste à cause de son départ sombre et nerveux, car son récit s'apaise bien vite et tente même de méditer sur la condition humaine. On préfèrera toujours "Les Trois reliques d'Orvil Fisher" ou "La profondeur des tombes", les grandes réussites de Di Rollo !

R.P.



18/12/2014
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