Contre-critique

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"Gueule de Truie" de J. Niogret

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"Gueule de Truie" de Justine Niogret.

 

"Les Gens savent ce que font les Pères de l'Église et qui ils lancent pour les finir. Alors ils se cachent, et les éclaireurs les trouvent, et les Troupes les tuent, et les Cavales gardent les plus futés pour leur faire passer la Question afin de trouver d'autres Gens et de recommencer la ronde. Rien de compliqué."

Gueule de Truie est le surnom du héros. Il lui vient de son masque avec qui il ne fait qu'un, une seconde peau de cuir. Ce masque, il l'a obtenu depuis qu'il a été nommé Cavale, une fonction qui exige de tuer. Il vit dans un monde post-apocalyptique, un monde qui survit difficilement depuis que le Flache l'a anéanti. Désormais ce sont les Pères qui gouvernent, apprenant chaque matin la loi à ses disciples, notamment à Gueule de Truie.

"Mais l'odeur monte, chaude ; les Gens. Ça sent la viande vivante, la respiration et la sueur. Ils vivent là. L'escalier respire comme une gorge. Gueule de Truie sait dans quoi il entre. Il est froid, comme une lame."

L'action sera au rendez-vous dans la première partie du roman. Ce dernier est, comme toujours chez Justine Niogret, très sombre et pessimiste, empli de personnages tourmentés ou mystérieux. Sauf que cette fois, l'auteur quitte le récit médiéval auquel nous étions habitués. Contrairement à "Chien du Heaume" et sa suite, ce "Gueule de Truie" explore le registre noir de l'anticipation. Mais ce renouvellement n'est pas un mal car le roman suit les pérégrinations d'un binôme dans un monde déserté, façon "La route" de McCarthy mais en plus trash et en version fantastique avec des créatures hybrides.

"Et lui voit ses yeux à elle, pâles, verts. Sa peau est pâle elle aussi, et la nuit ne cache rien d'elle, ni ses yeux, ni sa peau, ni ses cheveux. Tout luit et tout brille. On dirait une dent abandonnée sur une table de basalte."

Justine Niogret n'a rien perdu de son talent descriptif. Elle écrit au plus près des éléments et la poussière, le froid, le béton, ou même les couleurs, par des détails incisifs, sont toujours épidermiques. L'écriture est viscérale et très agréable, et le roman se dévore sans difficulté, si ce n'est les dialogues métaphysiques avec le Cerf. Cet être que l'on a du mal à identifier mais qui aura une importance cruciale sur la tournure des évènements.

Autre nouveauté, la construction des phrases qui se révèlent bien plus courtes qu'auparavant. Cette variante de style rend l'écriture moins littéraire mais tout aussi efficace.

"Dedans, il y a des vers. Des petits vers blancs qui s'agitent. Qui cherchent. Par terre, de la boue. La fille pose ses pieds sur ses chaussures, pour ne pas toucher le sol. Ses godillots épais, râpés, au cuir cassé sur le dessus. Ils sont frigorifiés. On dirait qu'ils sont morts."

L'atmosphère morbide dans laquelle Niogret nous fait pénétrer est passionnante. D'autant que son héros brutal et plutôt insensible est très complexe. On découvre au fil du roman sa personnalité rigide qui s'est fortifiée sur des notions solides mais qui vont peu à peu s'effondrer en fonction des rebondissements.

Après les exécutions et le mode de vie précis, Gueule de Truie va renoncer à ses Pères pour mener sa propre quête auprès d'une fille qu'il ne connait pas et qui porte une étrange boîte avec elle. Sur leur route, des créatures vont se manifester, plutôt des apparitions métaphoriques que des êtres propices au combat, et l'univers va sévèrement friser le fantastique.

"Ça sent la pisse. L'horrible, celle que les animaux laissent derrière eux pour marquer leur présence ; celle rance et craquelée, granuleuse quand on y touche. Une bouffée, lointaine, portée par le vent."

Pas facile donc de classer ce roman dans un registre - mais est-ce nécessaire ? - surtout quand le Surtr apparaît, à la fin de l'histoire ; est-ce réel ou bien est-ce l'imagination en délire de Gueule de Truie ? Quoi qu'il en soit, Justine Niogret a réussi à extirper la souffrance qu'elle renfermait en accouchant d'une œuvre puissante et énigmatique, qui donne envie de relire cet auteur. Un livre cru, mordant et habité, qui mérite le détours !

R.P.



08/12/2013
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