Contre-critique

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"Kraken" de C. Miéville

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"Kraken, une anatomie" de China Miéville.

 

"Ils firent sortirent les visiteurs du Centre. Après coup, le seul souvenir qu'il garderait de cette évacuation pressée, c'était celui du petit garçon inconsolable qui sanglotait parce qu'on ne lui avait pas montré ce qu'il était venu voir."

Conservateur au centre Darwin, l'ancien taxonomiste Billy Harrow est aussi celui qui a accueilli l'Architeuthis, le calmar géant, au sein du Museum d'Histoire Naturelle de Londres. Et lorsque cette immense créature va mystérieusement disparaître, Billy va être contacté par la BCIS, Brigade des Crimes Intégristes et Sectaires, composée des officiers de police Baron et Collingswood, et du professeur Vardy. La brigade soupçonnant les theuthistes, les adorateurs du calmar géants, de vol et crime.

Mais ne vous y trompez pas, même si le roman débute comme un polar, dès la fin du premier chapitre, intitulé Spécimens, on bascule totalement dans le fantastique.

"Les rues de Londres sont des synapses de pierre prédisposées au culte. Traversez dans le bon sens (ou le mauvais) le secteur de Tooting Bec, et vous invoquez quelque chose. Les dieux de Londres ne vous intéressent peut-être pas, mais eux s'intéressent à vous."

Miéville nous invite au voyage avec cette histoire de résurrection des dieux céphalopodes. Il développe énormément de concepts, assez inventifs, et nous fait notamment découvrir la technique de planurgie, consistant au pliage et à la réduction de la matière. De cette manière, des corps solides se retrouvent, à la façon des origamis, réduits à des tailles miniatures. Cette invention farfelue dépeint l'imaginaire de cet auteur qui crée un véritable univers où l'encre de seiche permet d'obtenir des visions, et où des individus vidés de leur conscience servent de réceptacle et de transmetteur à la communication.

Au milieu d'un bestiaire foisonnant où les êtres font preuve de douance magique, Billy Harrow devra choisir son camp. Entre la BCIS, le Theutex nommé Moore ou encore le Tatoué soutenu par les dangereux Goss et Subby, il aura fort à faire. Heureusement, Dane sera pour lui un appui prévenant, sans compter l'ingénieux Wati.

Son aventure sera savamment rythmé et la lecture, malgré les nombreux termes didactiques, restera continuellement fluide et prenante. Le lecteur progresse sans difficulté au fil des pages, tandis que l'enquête avance au diapason des découvertes des protagonistes.

"Comme Goss n'avait pas bougé son doigt, Jason crachotait autour, l'éclaboussant de sang et de salive. Goss ne s'essuya pas. Il continua à appuyer, encore et encore, et Jason geignit pendant que sa lèvre se réduisait en charpie contre sa mâchoire supérieur."

Malgré certains passages vraiment prenant, le récit possède quelques créatures situées dans les limites du ridicule, tel cet esprit du Muséum, crâne qui claque des dents perché sur un bocal muni de membres squelettiques, qui contraste avec l'ingéniosité de l'acorporel Wati par exemple. On sent que Miéville est imprégné de ses écrits en catégorie jeunesse.

Autre reproche, "Kraken" se fait tellement mousser à force d'annoncer l'arrivée prochaine de la fin du monde, qu'on s'attend à un final grandiose et apocalyptique, idée très éloignée de ce que les dernières pages nous proposent.

On regrette également la redite qui s'opère à chaque fois qu'on passe d'un groupe de protagonistes à un autre. L'auteur aurait pu gagner en efficacité en raccourcissant certaines reprises d'explication de situation.

Et indépendamment du registre surnaturel du roman, Miéville ne s'attarde pas sur les hypothétiques réactions des citoyens concernant les affrontements fantastiques en milieu urbain. À part, un léger attroupement autour de Marge lors de sa confrontation avec Goss et Subby, ainsi que quelques badauds à peine aperçus vers la fin, on dirait que Londres est une ville sans citoyen, car personne ne voit les créatures qui luttent, alors qu'elles devraient déclencher des mouvements de panique en masse.

Dernière chose, le suspens n'est pas exploité, et les rebondissements, dans l'action, le danger que représente un ennemi ou la mort d'un protagoniste est systématiquement rapidement expédié, ce qui annihile l'inquiétude ou l'empathie du lecteur.

Roman plutôt efficace tout de même, d'autant qu'il permet de découvrir un auteur, "Kraken" n'est cependant pas son chef-d'œuvre, bien qu'il livre un bon aperçu de la force évocatrice de Miéville.

R.P.



24/08/2014
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