Contre-critique

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"L'Amérique" de F. Kafka

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"L'Amérique" de Franz Kafka.

 

"Mais ce qui eût constitué dans la ville natale de Karl le plus haut des postes d'observation ne permettait guère plus ici que de dominer une rue qui, fuyant en droite ligne entre deux rangées de maisons coupées à la hache, allait se perdre dans un lointain où surgissait formidablement, du sein d'une épaisse vapeur, les formes d'une cathédrale."

Dès les premières pages, on retrouve tout l'univers de Kafka, un monde où le personnage central, Karl Rossman, est ballotté d'un lieu à l'autre et d'un personnage à l'autre malgré lui. À peine arrivé et descendu du bateau qui le transportait en Amérique, Karl s'aperçoit qu'il a oublié son parapluie à bord. Le voilà qui tente de s'infiltrer à contre-courant d'une foule compacte et empressée pour regagner l'intérieur du bateau. Prenant un chemin dérobé, il s'y perd et lie connaissance avec le chauffeur du navire. Mais alors que la discussion s'éternise, la malle de Karl est restée sur le quai, gardée par un inconnu nommé Butterbaum.

Nous voici bel et bien dans les méandres d'un des auteurs allemands les plus atypiques. Son histoire est à vous rendre fou tant le héros ne semble rien maîtriser. Comme chaque fois chez Kafka - que ce soit "Le procès" ou "Le château" - c'est le monde qui se déplace et impose ses règles tandis que le personnage central ne parvient pas à diriger les opérations, malgré sa volonté d'en prendre le contrôle.

"Venez donc, jeune homme, dit le domestique, puisque vous êtes déjà là. Je sais bien que vous vouliez vous en aller cette nuit, mais tout ne se fait pas comme on veut ; je vous avais bien dit tout de suite que ça n'irait sans doute pas."

Ainsi Karl, âgé de quinze ans (bien que l'âge n'est rien à voir là-dedans puisque les héros de Kafka sont toujours victimes des autres), se voit constamment embrigadés par ceux qu'ils croisent. Il subit les leçons de son oncle Jacob le Sénateur, sa sentence catégorique, le harcèlement de Clara, les recommandations impérieuses de M. Green, la pression de Delamarche et Robinson, ses compagnons de route qui lui en feront voir de toutes les couleurs... Le héros de Kafka subit des tourments causés uniquement par autrui et il s'empêtre dans des situations qui le dépassent. Tous le manipulent, y compris ceux qui lui veulent du bien, comme Grete qui le retient à son hôtel. Il semble que les décisions de Karl ne soient jamais dues à son libre arbitre, comme si cela n'existait pas chez Kafka.

"Ce qui ajoutait à la confusion, c'était que les renseignements se suivaient de si près qu'ils débordaient les uns sur les autres et que les questionneurs restaient parfois un bon moment à écouter avec une attention passionnée, pensant qu'il s'agissait toujours de leur affaire, pour s'apercevoir à la fin qu'elle était déjà liquidée."

Si vous aimez les univers oppressants où le personnage central se retrouve dans un monde qu'il ne reconnaît plus et qui frôle l'absurde, je vous conseille le roman hongrois "Epépé", ou bien le coréen "Cendres et rouge", plus morbide et plus prenant. Ces deux œuvres sont postérieures et directement influencées par le travail de Kafka. Dans le genre personnage naïf accablé par tous les autres, je conseille aussi l'excellent et absolument désespéré "Un million tout rond", du prodige américain oublié N. West.

On pourrait presque relever une sorte de tendance homosexuelle non avouée concernant le héros de "L'Amérique". Car Karl est en âge d'avoir une sexualité, il aurait d'ailleurs mis enceinte la bonne avant son exil, pourtant l'on remarquera qu'il va se battre avec Carla, personnage qui devrait plutôt le séduire, alors qu'il va se laisser tripoter par M. Pollunder - une relation très tactile s'établissant entre eux alors que Karl n'est plus un enfant - et que ledit Karl va pleurer sur le sort du chauffeur qu'il connaît à peine et qu'il va d'abord s'attacher à Delamarche et Robinson qui s'avèrent d'emblée à son égard des profiteurs mal intentionnés.

Concernant l'aspect pédagogique du travail en hôtellerie, pour les étrangers du début du vingtième siècle, je vous conseille "Dans la dèche à Paris" du fameux G. Orwell, qui trouve des accointances avec "L'Amérique".

On note également que ce roman de Kafka demeure inachevé, à l'instar de ses autres romans d'ailleurs. Ainsi quelques erreurs bénignes apparaissent, notamment concernant l'âge de Karl, qui est censé avoir seize ans à en croire les premières lignes du récit alors que Karl lui-même annoncera, plusieurs mois après son arrivée à New York, qu'il n'a pas encore seize ans. Du même acabit, Karl dit chez M. Pollunder qu'il est à New York depuis deux mois, puis il répétera après deux mois de travail en tant que groom d'ascenseur, qu'il est arrivé à New York depuis seulement deux mois, alors que ça en fait au moins quatre. Mais ces détails n'enlèvent rien au désagréable plaisir d'emprisonnement subit par le héros dans chacune de ses situations. D'ailleurs jusqu'à l'épisode avec Brunelda, intitulé "Une visite", le roman trouve une parfaite continuité. Dommage que le chapitre final ne soit pas raccord. Mais contrairement à ce que dit Max Brod, "L'Amérique" ne se départ pas de sa noirceur habituelle ni de ses méandres bureaucratiques exaspérantes, car Karl est sans cesse pris au piège par les autres, même dans le chapitre final. Avis aux amateurs, peut-être l'un des plus accessible récit de Kafka. 

R.P.



27/10/2016
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