Contre-critique

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"L'assommoir" de E. Zola

 

"L'assommoir" de Emile Zola.

 

"C'est arrivé comme ça arrive toujours, vous savez. Je n'étais pas heureuse chez nous ; le père Macquart, pour un oui, pour un nom, m'allongeait des coups de pied dans les reins. Alors, ma foi, on songe à s'amuser dehors... On nous aurait mariés, mais je ne sais plus, nos parents n'ont pas voulu."

Parmi l'œuvre phénoménale de Zola, qui nous raconte l'histoire sociale de la famille des Rougon-Macquart, "L'assommoir" est le septième volume de la saga, mais aussi le premier gros succès de l'auteur. Décryptant avec minutie le milieu populaire, Zola écrit un roman qui parle du peuple, des ouvriers et de leur état avec véracité, sans tabou, ce qui engendrera la colère des critiques de l'époque.

On y découvre Gervaise qui vit à Paris avec son concubin Lantier et leurs enfants. Mais dès le départ du roman, Gervaise est en mauvaise posture : Elle attend à sa fenêtre Lantier, qui n'est pas rentré de la nuit. Leur couple bat de l'aile et leur séparation ne tarde guère.

"Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau."

Datant de 1877, "L'assommoir" fait preuve de modernité et certains passages semblent avoir été écrit par un auteur contemporain. On est surpris par l'impact de plusieurs séquences, ainsi que par le réalisme et la violence de nombreuses scènes. Le langage même y est surprenant de crudité.

"Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres !"

Dès les premières lignes on est captivé par le talent de conteur de Zola. L'état émotionnel des personnages est remarquablement transcrit, sans toutefois faire pénétrer le lecteur dans leur tête ni les analyser psychologiquement. Et le monde impitoyable de l'époque nous apparait. D'ailleurs la ville de Paris et le quartier de la Goutte d'Or, où se situe l'action, sont des personnages à part entière.

"La Seine charriait des nappes grasses, de vieux bouchons et des épluchures de légumes, un tas d'ordures qu'un tourbillon retenait un instant, dans l'eau inquiétante, tout assombrie par l'ombre de la voûte ; tandis que, sur le pont, passait le roulement des omnibus et des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait seulement les toits, à droite et à gauche, comme du fond d'un trou."

Les descriptions de l'auteur sont remarquables mais peuvent aussi rebuter le lecteur non averti. Zola nous plonge au cœur de son univers, avec un souci du détail et une authenticité - propre au naturalisme - qui vont parfois trop loin, ou qui se révèlent trop rébarbatives mais qui sont pourtant nécessaires et indissociables de ce type de littérature. Zola alterne les moments haletants ; voire les scènes cultes (la dispute au lavoir, les repas orgiaques et démesurés, l'accouchement à même le sol, Coupeau interné...) avec les séquences descriptives du quotidien. On a tout de même droit à de belles et pertinentes descriptions de personnages, notamment Goujet à la forge :

"...une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d'un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau..."

"L'assommoir" aborde également la misère et les méfaits de l'alcool sur la population de quartier, ainsi que les violences conjugales qui en découlent :

"...il revenait, s'acharnait, frappait à côté, enragé, aveuglé, s'attrapant lui-même avec les claques qu'il envoyait dans le vide. Et pendant toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin de la chambre, la petite Lalie, alors âgée de quatre ans, qui regardait son père assommer sa mère."

Zola décrit les mœurs, l'alimentation, le travail, les rapports familiaux et de voisinnage entretenus à l'époque. C'est un véritable témoignage sur la vie du 19ème siècle, un excellent vecteur de mémoire.

Les rebondissements sont nombreux, l'intrigue se prolonge sur plusieurs années, et on découvrira le combat mené par Gervaise, une fille simple et généreuse qui désire monter sa boutique et être sans tracas, mais qui rencontrera de multiples embûches et finira par lutter pour survivre. "L'assommoir" est un véritable drame, poignant, profondément humain et cruel.

"...elle pouvait rencontrer sa donzelle dans la rue, elle ne se salirait seulement pas la main à lui envoyer une baffe ; oui, c'était bien fini, elle l'aurait trouvée en train de crever par terre, la peau nue sur le pavé, qu'elle serait passée sans dire que ce chameau venait de ses entrailles."

"Le crépuscule avait cette sale couleur jaune des crépuscules parisiens, une couleur qui donne envie de mourir tout de suite, tellement la vie des rues semble laide."

"L'assommoir" n'est pas un livre facile à lire, pourtant une fois la dernière page refermée, on ne regrette pas sa lecture, au contraire, on est galvanisé par l'émotion bouleversante de la fin. Un grand classique à redécouvrir !

R.P.



12/01/2012
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