Contre-critique

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"La centrale en chaleur" de G. Takahashi

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"La centrale en chaleur" de Genichiro Takahashi.

 

"Pourquoi les humains parlent-ils ? Parce que s'ils ne parlaient pas, leurs interlocuteurs  ne sauraient pas à quoi ils pensent. Mieux, il serait impossible de communiquer à autrui ce que l'on pense soi-même. Mieux encore, et pour dire la vérité des choses telles qu'elles sont, les hommes parlent probablement pour l'unique raison qu'ils ont l'impression de penser."

D'abord le narrateur de cet étrange roman découvre et nous raconte ce qu'il se passe dans un film pornographico-philantropique qu'il visionne sur son lecteur. Après une première scène avec des singes qui se masturbent en masse devant un monolithe façon "2001..." de Kubrick, on se demande réellement de quoi retourne ce livre que l'on tient dans nos mains. Est-ce le roman d'un auteur sérieux professionnellement (et c'est le cas au vu des nombreux prix littéraires qui jalonnent sa bibliographie) ou sont-ce les élucubrations d'un amateur déluré ? Difficile de se prononcer sur les premiers chapitres qui nous plantent un décor minimaliste : un père de famille vidéaste, qui emploie comme directeur artistique un type nommé George (doté de pouvoirs surnaturels et qui lui parle dans la tête) regarde un porno tout en le commentant avec son employé, et en nous faisant part de ses digressions. Ce narrateur nous racontera par la suite comment son projet est apparu, lors d'une réunion avec son patron et son président, durant le mois de mars 2011, alors même que frappa le fameux séisme.

Heureusement qu'il y a le chapitre intitulé "Étude littéraire du désastre" car sinon le roman serait une triste nullité. Dans le troisième chapitre par exemple - après s'être farci des élucubrations de scénarios porno mettant en scène Ben Laden ou des talibans - une discussion du président concernant son passé nous apprend en chanson que son compère Katahira est mort à ses côtés durant la guerre de 1945, tout en chantant. On apprend aussi que le président a perdu le benjamin de sa fratrie sur l'île de Leyte, mort d'inanition, ainsi que son frère cadet Kazuhiko dès son retour de la guerre, alors que ce dernier n'avait déjà plus ni bras ni jambe, le président ayant fait vœu, entre temps, de se consacrer exclusivement à "la chatte". Quel intérêt de savoir tout cela, alors même qu'il n'y a pas d'empathie pour les personnages et que les chapitres "Making off" sont exclusivement composés de dialogues et qu'il est difficile pour le lecteur d'identifier qui parle, et à qui, et qu'en plus le récit ne dispose quasiment d'aucun repère spatio-temporel ou descriptif ?

"L'anus de la femme gonfla puis se dilata. La femme lâcha ce qu'elle devait lâcher. Une appréciable quantité. Elle s'éloigna du patron sans lui adresser le moindre regard."

Il faut vraiment avoir envie de lire pour surmonter certains passages, notamment lorsque le narrateur nous raconte que son patron aime "la merde" et comment ce dernier, durant un séjour à Beyrouth, a fini par en manger, dans une éblouissante et heureuse prise de conscience.

L'écriture de "La centrale en chaleur" use et abuse d'un langage familier, ne possède pas de répit ni de passage réellement structuré ou poétique, ni même descriptif on le répète. Les dialogues s'enchaînent comme une logorrhée extravertie qui risque d'inonder le lecteur jusqu'à la nausée ou la lassitude.

Certes l'auteur dénonce et, par l'intermédiaire de son personnage de grand-mère par exemple, il apprend à la jeune Saori que Walt Disney n'est qu'une machine à fric et que les instituteurs ne veulent que pénétrer le vagin, voire l'anus, des petites-filles. Mais on se demande souvent : à quoi bon nous raconter tout ça ? Le parallèle entre le sexe (omniprésent) et la catastrophe de Fukushima (vaguement évoquée) n'est pas du tout évidente. Sur l'ensemble du roman, on a l'impression de perdre notre temps, et si vous désirez une évocation sérieuse de Fukushima, veuillez privilégier le "Ô chevaux..." de Furukawa, un témoignage impliqué, ou alors contentez-vous du chapitre "Étude littéraire du désastre".

En effet cette partie du roman, réaliste et totalement divergente de l'ensemble, est une pure réussite d'une trentaine de pages. Takahashi commence par y analyser le discours de Susan Sontag concernant l'attentat du 11 septembre 2011, dont il fait un parallèle avec le discours d'un autre concernant le 11 mars 2011. On a ensuite droit à une interprétation éblouissante du texte "Kami-sama (2011)" de Kawakami, dont on peut y lire des extraits. Alors oui, "Étude littéraire du désastre" vaut amplement le détour, malheureusement ce chapitre, planté là au milieu du roman, n'a rien à voir avec son ensemble. Il parait sorti de nulle part et la suite tout comme la première moitié du roman n'ont qu'un intérêt très limité. Dès lors, peut-on encenser un livre qui ne possède pas de structure digne de ce nom et qui semble totalement puéril sur la majorité de son ensemble ?

Si vous voulez lire un roman totalement atypique, dévergondé et qui part en vrille, vous pouvez, à vos risques et périls, tentez l'expérience.

R.P.



27/06/2015
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