Contre-critique

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"La Horde du Contrevent" de A. Damasio

 

"La Horde du Contrevent" de Alain Damasio.

 

"Les crocs, juste un conseil : quand la première vague va débouler, le réflexe - on l'a tous fait, vous ferez la connerie comme nous - c'est d'ouvrir la bouche. Si vous voulez crever, ça reste la meilleure idée. Sinon, vous la bouclez, ça prolongera votre espérance de vie jusqu'à la deuxième vague. Pigé ?"

Détenteur du grand prix de l'imaginaire, ce roman foisonnant cinglera l'esprit du lecteur comme une rafale de vent en plein visage. Dès les premières pages, vous êtes plongés au cœur d'un univers dantesque et surprenant, qui vous ravira d'un bout à l'autre des 520 pages qui le constituent. Vous y découvrirez un groupe d'individu, la Horde, qui lutte contre le vent au péril de leur vie, sur une terre continuellement laminée par son souffle, dans l'espoir de rejoindre l'Extrème-amont, ce lieu mythique et inaccessible de l'origine du vent.

"Le blaast a explosé. Au son, j'ai su que ça serait hors norme. Un torrent de pierre, en plein tronc. Pas du sable, pas du gravillonnant qui rainure le plastron : de la boulasse. Du cogne-dur. Alme chiale en me regardant. Moi je ne me regarde pas. Je pisse le sang par les oreilles, à genoux, tabassé, j'essaie de respirer, une brique d'air après l'autre..."

L'écriture est travaillée de manière exemplaire. Du point de vue de la fiction, Damasio invente de nombreux termes fondés sur la contraction de deux mots (tel furvent) nécessaires à son récit, à la manière d'un P.K.Dick ; et du point de vue de la littérature, il crée un langage personnalisé à chacun de ses héros, notamment pour Caracole et Golgoth, immédiatement identifiable ; Sans compter toutes les trouvailles annexes, comme l'écriture du vent par le biais de signes typographiques. Ce roman est l'aboutissement de son travail préalable, qu'on peut retrouver dans "Aucun souvenir assez solide".

Chacun des protagonistes de la Horde (possédant un symbole personnalisé) prendra la parole à tour de rôle et, formant ainsi les paragraphes du roman, en composera la trame.

"Qu'il a fallut huit siècles et trente-trois Hordes pour que, scribe après scribe et grâce (surtout !) aux érudits abrités, l'espèce humaine commence à comprendre que le vent à une structure profonde ? Qu'il n'était pas un pur chaos mouvant, un brouhaha sifflé au hasard, un non-sens ?"

"La Horde du Contrevent" est à la fois proche de nous, avec des hommes à pied, parfois encordés, des paysages naturels, des villages isolés, et très éloignée, avec ses diverses formes de vents, son bestiaires fantaisiste et ses chrones, sa technologie fréole, son unique ligne d'évolution de l'aval vers l'amont. Mais les rapports humains entre les personnages, les enjeux individuels et les personnalités sont directement inspirés du réel. Et cela permet au lecteur de s'attacher ou de s'identifier à des protagonistes crédibles et émouvants. Leur volonté dans la quète de l'Extrême-amont, ce pour quoi ils ont été éduqués, devient touchante dans les moments difficiles. Et il y en aura énormément, car c'est un roman très dur, gorgé de souffrance. C'est une épreuve physique et psychologique éprouvante, qui s'éclairera néanmoins de moments lumineux. On prend un réel plaisir à partager le destin de cette vingtaine de personnages, d'autant que le récit est diablement rythmé. Avec des éllipses judicieuses, Damasio nous bouscule d'une lutte contre le vent à une détente sur un navire en faite, mais la tension ne redescent jamais, le danger et les épreuves se succèdent dans de rare temps mort.

"... j'avais besoin d'elle, sa présence me brassait le sang dans les veines. Elle avait des yeux d'un bleu d'orage, d'un bleu si dense que je l'imaginais, pleurant, faire des trous de ciel dans son mouchoir."

La poésie est également au rendez-vous, avec parcimonie, et l'auteur nous enchante à chaque rebondissement et à chaque nouvelle idée qu'il exploite.

On peut d'ailleurs voir ce roman comme une quête divine, celle des Hommes qui cherchent à connaître leur origine, et faire un parallèle avec la religion et sa soif de connaissance du Dieu créateur. Mais les plus spiritueux risquent d'être déçu par la révélation finale.

Indubitablement doué, Damasio a eu l'idée de génie en inventant son histoire ! "La Horde du Contrevent" risque de devenir avec le temps un phénomène littéraire. D'ores et déjà culte, ce roman, en phase d'adaptation, mérite amplement le détours, un chef-d'œuvre.

R.P.



14/09/2012
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