Contre-critique

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"La ronde de nuit" de P. Modiano

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"La ronde de nuit" de Patrick Modiano.

 

"...je lui répondais que les hommes sont beaucoup trop bavards pour mon goût et que je ne supporte pas les essaims de mouches bleues qui leur sortent des lèvres. Ça me donne la migraine. Ça me coupe le souffle que j'ai déjà très court. Le lieutenant, par exemple, est un causeur époustouflant." 

Le héros de cette ronde de nuit s'est fait entraîner, par le Khédive Henri et monsieur Philibert, dans un hôtel particulier servant de quartier général, afin de débuter une collaboration avec la Gestapo. Se voyant livrer une carte de police, un permis de port d'arme et surnommé Swing Troubadour, le héros a dû ensuite infiltrer un réseau clandestin afin d'en dénoncer les agissements. Et surtout dénicher l'adresse de Lamballe. Mais devenir un indic n'est pas si facile à assumer, surtout quand on est un jeune homme menacé.

Dans une ambiance délétère, où ceux qui distribuent des tracts sont violentés, le héros se voit emporté dans un tourbillon, comme dans ces manèges de parc d'attractions, à la fois effrayant et bruyant, dont on ne distingue que des bribes dans l'agitation. C'est ce que Modiano tente de faire vivre à son lecteur qui se sent pris dans un train en marche dès les premières pages. Un train qui file, qui se répète comme les boucles d'un manège, et ébouriffe au fil des détails qui apparaissent et fourmillent, toujours plus nombreux, et toujours plus aiguisés pour mieux nous faire accéder à la compréhension des enjeux.

"Une odeur, d'abord insoutenable, mais à laquelle on s'habitue peu à peu, vous prend à la gorge bien que les vitres des portières soient fermées. ils ont dû transformer les Halles en équarrissoir.

-Le ventre de Paris, répète le Khédive."

Alors bien sûr, ce court roman ne fait pas partie des récits de divertissement et sa construction répond à une volonté et un parti pris qui pourra déstabiliser le lecteur moyen. Mais la volonté de Modiano d'entraîner son lecteur dans cette cavalcade nocturne est fort appréciable. Même si les dénonciations et les arrestations, voire les meurtres, défilent comme si on ne pouvait y prendre part. Ainsi le premier arrêt au café Zelly's, et les assassinats qui s'ensuivent, se déroulent de manière lapidaire et lointaine. Même le narrateur et personnage principal demeure mystérieux et impalpable un long moment. C'est d'ailleurs le reproche que l'on peut faire à cette "ronde de nuit", titre éponyme d'une opérette oubliée, qui ne tient pas au corps et se dilue dans la distance à force d'atténuer ses effets. Car même le rebondissement ouvrant la voie au dilemme que connaît le héros, pris entre deux feux, ne procure pas le malaise escompté. Pourtant quoi de plus déroutant que de devoir se chasser soi-même ? Malgré tout, la brièveté du roman ne parvient pas complètement à nous tenir en haleine, dommage.

R.P.



10/06/2016
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