Contre-critique

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"Le chantier" de Mo Yan

 

"Le chantier" de Mo Yan.

 

"- Chef de brigade Yang, je représente le comité révolutionnaire de l'école primaire Masang et viens prêcher la pensée de Mao Zedong aux camarades travailleurs civils révolutionnaires."

Que tous ceux qui n'ont jamais lu un livre de Mo Yan se décide enfin à lire "Le chantier". Une lecture revigorante, fraîche et originale qui saura satisfaire les intellectuels et les autres. Parce que Mo Yan a obtenu le prix Nobel de littérature et que "Le chantier" se déroule durant la révolution culturelle chinoise, tandis que la pensée du petit livre rouge est martelée au mépris du bien-être des individus, mais aussi parce qu'au-delà des apparences, ce roman n'est pas du tout rébarbatif, bien au contraire. "Le chantier" possède un humour corrosif et un franc parlé étourdissant. Le divertissement est de tous les instants et les situations, tantôt burlesques, tantôt tragiques, sont un régal d'originalité.

"Bai Qiaomai a une voix de sirène. Elle prononce chaque mot avec toutes sortes d'inflexions. Elle tortille des fesses qu'elle a rebondies. Ses joues sont rondes et toutes roses, ses dents translucides, sauf deux incisives, un peu grisâtres, qui lui vont comme un tablier à une vache."

Le rire surgit de manière inopinée au cours du récit, et cela avec une efficacité accrue. Mo Yan livre des personnages profondément humains, qui sauront faire sourire mais aussi émouvoir le lecteur. Le destin de Yang Liujiu, chef de brigade de la voirie par intérim en attendant le retour du commandant Guo sur le chantier dont on ne connaîtra ni les tenants ni les aboutissants, va croiser de nombreux personnages, à la fois truculents et attachants, tel Sun Ba le voleur de chien, Bai Qiaomai la vendeuse de caillé de soja, Lai Shu le joueur invétéré, ou encore Liu Deli le cuisinier bossu.

"La jeune fille, avec cette couleur de peau, cette stature, ces yeux effilés et mélancoliques, ressemble terriblement à l'autre. Dès qu'elle apparaît à l'entrée de l'abri, il semble comme frappé d'une balle, terrassé par un coup de massue. Il reste là, stupide. Il lui semble que la terre se dérobe sous ses pieds..."

L'amour va guider nombre de personnages du chantier. Malheureusement les évènements vont souvent prendre une tournure dramatique, car la vie et la mort se mêlent au récit, tout comme la tristesse et l'espoir aux protagonistes. Mo Yan peut rappeler le Steinbeck chinois, avec ses fables intenses, pleines de passion et de déchirement qui hantent la vie des hommes et sondent leur âme avec talent.

"- Je ne veux pas d'argent, je veux que tu ressuscites mon chien ! Avance, animal, dit-elle en enfonçant son doigt dans l'œil de Sun, tu vas me faire office de chien!"

L'originalité apparaît à plusieurs reprises dans l'écriture très imagée de ce roman, notamment lors de l'échange entre l'homme et le chien, ou encore lors de la correspondance des récits entre la mort et la résurrection d'un personnage féminin. De plus, Mo Yan dénonce habilement et sans morale le contexte politique de son pays et la condition exécrables des rééduqués.

"...il faut mettre les bouchées doubles, suer sang et eau, accepter les critiques pour redoubler d'ardeur au travail, avoir l'esprit révolutionnaire et travailler à corps perdu, à corps perdu faire la révolution, ne pas rechigner devant l'effort, le faire au mépris de la mort, renforcer l'esprit de discipline, vous montrer vigilants, prévenir les sabotages qui seraient le fait des ennemis de classe, la révolution triomphe de tout..."

Rythmé, drôle, provocant, sincère et profond, on ne peut se tarir d'éloge tant "Le chantier" est une réussite, un livre intelligent et décomplexé, qui donne à réfléchir tout en distrayant. Le roman incontournable d'un auteur très talentueux. À ne pas rater !

Découvrez également "La Mélopée de l’ail paradisiaque".

R.P.



05/03/2013
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