Contre-critique

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"Le Guetteur" de V. Nabokov

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"Le Guetteur" de Vladimir Nabokov.

 

"...pendant mon sommeil, je ne cessais de m'observer, butant sur l'absurdité de mon existence, perdant la tête devant mon incapacité à jouir un instant de la vie, inconscient de moi-même, enviant le sort de tous ces simples (...) qui croient à leurs petites occupations et s'y adonnent avec enthousiasme."

Un homme fraîchement débarqué à Berlin devient précepteur dans une famille russe et fait ensuite la rencontre de Mathilde, une femme mariée qui va s'éprendre de lui. Mais notre héros, qui a du mal à supporter sa vie, va rapidement avoir l'idée de mettre fin à ses jours. Mais comment le suicide peut-il se conclure ?

Après l'équivalent d'un premier chapitre véritablement prenant, le récit va devenir flou, multiplier les personnages, s'intéresser à l'imaginaire et à l'occulte tout en recréant une trame classique avec Smourov comme personnage central.

"...tendant à faire croire que je fumais pour la première fois de ma vie ; les cendres se répandaient fréquemment sur mes genoux et leurs yeux vifs suivaient attentivement le trajet du pollen gris tombant de ma main pour s'aller perdre dans la laine."

L'écriture de Nabokov est très agréable et possède la simplicité, la fluidité et l'art de tourner les phrases de manière à personnaliser le style et à rendre passionnante la narration. On se délecte de certains passages très imagés et des péripéties encourues par les protagonistes.

Jusqu'au suicide de notre héros, c'est limpide et formidable. L'arrivée impromptue de celui dont la canne noir nous révèle l'identité - et c'est aussi ça la force de Nabokov : nous révéler dans la finesse, par un détail précis et à un moment choisi, tout l'enjeu d'une scène ! - est admirable et parvient à marquer notre esprit par la force évocatrice de ses tournures. Cette scène va entraîner la chute du héros. Mais une fois l'irrémédiable accompli, la vie semble perdurer. Et alors qu'au départ tout le reste n'est que l'imagination virevoltante du suicidé, puisque ce dernier indique clairement qu'il s'agit d'illusions, le doute s'installe car la suite semble on ne peut plus réelle.

On découvre alors les nouvelles rencontres de notre héros, essentiellement les russes habitant au-dessus de chez lui, dont les sœurs Vania et Eugénia et leurs amis Bogdanovitch et Mouhkine, ainsi que le curieux Smourov. D'abord intéressé par sa personne, le héros va bientôt enquêter sur lui.

"Il est amusant de surprendre une chambre en l'absence de son locataire. Le mobilier se figea de stupeur quand je fis la lumière. Quelqu'un avait laissé une lettre sur la table ; l'enveloppe vide gisait là comme une vieille mère inutile(...)"

Les trois-quarts du roman se révèlent une formidable enquête sur l'identité de Smourov. Nabokov ayant écrit "Le Guetteur" tel un puzzle dont il faut reconstituer l'ensemble. Le récit est un jeu de pistes qui se révèle extraordinaire une fois l'enjeu résolu. Véritable chef-d'œuvre, ce roman marquait déjà le génie de son auteur, bien avant le célèbre "Lolita".

Pour faire une analogie cinématographique en rapport à la construction du roman, on se croirait dans un croisement entre "Mulholland drive" de Lynch et "Stay" de Forster. À lire absolument !

Ne lisez pas la suite si vous désirez garder entier le plaisir de la découverte !

M. Weinstock est le personnage de la transition, le libraire perdure d'un univers à l'autre, et lors de leur rencontre, le héros nous révèle qu'il devient désormais un spectateur de lui-même.

Il y aura d'ailleurs de nombreux échos d'un monde à l'autre. L'attirance de Smourov pour Vania rappelle celle de Mathilde pour le héros, et la manière dont son mari a rossé un français sera plus tard reprise à l'identique par Roman Bogdanovitch. Voici maintenant, pour ceux qui n'auraient pas  déjà compris l'identité du héros, des détails clefs : le héros se frotte les mains dans le miroir, tout comme Smourov le fera plus tard. Le héros imagine que la balle l'a traversé de part en part, tout comme Smourov inventera son histoire de poursuite à la gare de Yalta et de blessure par balle dont la ressemblance est confondante. Et une fois que l'Oncle Pacha leur serre la main à tous les deux en même temps, le doute n'est plus permis.

Découvrez aussi son plus grand chef-œuvre, "Lolita", et son moins connu "Chambre Obscure".

R.P.



22/09/2014
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