Contre-critique

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"Le journal d'un fou" de T. Irokawa

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"le journal d'un fou" de Takehiro Irokawa.

 

"Mon cerveau est déréglé. Ce que je ressens réellement se trouve au-delà du jugement des autres. Je suis le seul à pouvoir parler de ce qui me touche. La connaissance que j'ai de moi est illusoire, approximative, et sans doute parfois entachée d'indulgence."

Un quinquagénaire célibataire, qui se pense fou, décide d'aller dans un hôpital spécialisé dans le seul but de se reposer. Drôle de démarche me direz-vous... eh bien, l'étrangeté ne s'arrête pas là car tandis que le récit commence lors de l'intégration du héros, le lecteur découvre rapidement que ce narrateur mêle sans transition dialogue avec le médecin, crise hallucinatoire, rêve et souvenir de son passé.

Marqué durant sa jeunesse par la destruction de sa maison natale de Tokyo - un désastre engendré par la guerre - le héros va se créer des personnages à l'aide de simples cartes. Ainsi va-t-il se mettre à "jouer à Dieu", en faisant également participer son jeune frère. On se dit alors que ce refuge imaginaire et calqué sur la réalité lui permet d'affronter les difficultés de la vie, comme notamment la séparation des membres de sa famille, due à la faillite de son père et à la fuite de sa mère, qui conduira le héros à être placé dans la famille Kurushima et à travailler dans l'orfèvrerie. Ses hallucinations y croîtront immédiatement.

C'est au lecteur de reconstituer le puzzle de la vie du héros, qui se dévoile au fil des pages entre deux hallucinations et une discussion avec le médecin ou l'infirmière.

"Comme je travaillais assis, on l'a reconnu comme maladie professionnelle. La poche de pus s'enfonçait profondément dans mon corps. Elle s'étendait sur dix centimètres à partir des environs de l'anus, en direction des os du bassin, on pouvait y mettre le pouce et cela n'en finissait pas de guérir."

Profondément complexé par son abcès, notre timide héros a réussi malgré tout, par le passé, à se fiancer à Sonoko. Malheureusement leur vie commune s'est conclu dans le drame.

Difficile de dire que ce roman soit véritablement prenant puisqu'on ne sait pas où Irokawa veut nous mener, et on a l'impression que l'alternance de crises et de confidences au lecteur va perdurer jusqu'au bout, sans véritable dénouement, pourtant "Le journal d'un fou" se lit facilement. Il comporte cependant une part d'abstraction, surtout dans sa première moitié, avec le côté récurant des cauchemars. Par exemple le plaisir que retire le personnage central de ses sévices corporelles imaginaires est difficile à appréhender. Il ne s'agit donc pas d'une narration totalement conventionnelle.

"Bientôt, je passe une porte et m'arrête en plein milieu d'une pièce aux fenêtres tendues de rideaux noirs. Il y a là un grand nombre de personnes vêtues de blanc. Je voudrais m'échapper, mais mon corps reste immobile. J'aperçois des machines faites de grandes barres de fer assemblées entre elles, des machines d'où pendent des forets terriblement pointus."

Après une étrange histoire de viol vite expédiée, le héros décide de quitter l'hôpital pour emménager avec Keiko. Le roman devient alors plus structuré et trouve un rythme journalier, décrivant les aléas du couple, qui n'est pas désagréable. Pourtant cela ne suffit pas pour le rendre passionnant. Le lecteur ne peut s'identifier aux personnages et demeure à l'écart, partagé entre curiosité et incompréhension. Mais durant cette deuxième moitié du roman, où les rêves s'amenuisent, il semblerait que le héros soit plus ancré dans le réel et en voie de rétablissement. Malgré tout, l'acceptation de soi et le bonheur ne seront pas au rendez-vous.

Un roman mitigé donc, peut-être trop personnel, à réserver aux réels curieux.

R.P.



13/03/2015
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