Contre-critique

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"Le Mauvais" de S. Yoshida

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"Le Mauvais" de Shuichi Yoshida.

 

"Il sait que les toilettes du parc sont à deux pas. La fois d'avant, après avoir emmené Yoshino juqu'ici, pendant qu'il urinait dans ces toilettes qu'il avait repérées, un jeune homme s'est planté derrière lui sans bouger, alors qu'il y avait un urinoir de libre à côté. Sans prononcer un mot. À peine fini d'uriner, Yûichi a remonté sa braguette et bondi dehors pour s'enfuir."

Le point de départ de ce roman est le meurtre d'une jeune femme, le 09 décembre 2001, sur le col de Mitsuse. Pourtant "Le Mauvais" n'est pas véritablement un récit policier. Mais précisons un peu l'histoire. Rencontré sur un site internet, Yûichi Shimizu est un ouvrier plutôt beau mais à l'élocution malhabile. Sa prétendante, la jeune employée d'une société d'assurances, Yoshino Ishibashi, avait une nouvelle fois rendez-vous avec lui ce soir-là. Pourtant Yoshino préfère dire à ses amies qu'elle fricote avec un autre, un certain Keigo Masuo, envié de toutes. Du coup, lorsqu'elle est retrouvée morte sur le bas-côté de la route, Yûichi devient le coupable idéal.

L'auteur, habitué du roman choral depuis son précédent et hautement recommandable "Parade", livre une fois de plus un texte polyphonique. Les nombreux personnages qui jalonnent les chapitres, établissant l'entourage de Yoshino et de Yûichi, ainsi que leurs ramifications, vont donner énormément de densité à l'histoire. À croire que l'objectif sous-jacent étant de démontrer l'aspect vertigineux de la réalité.

"Et c'est là que les rudes mains de Yûichi, ouvrier de chantier à Nagasaki, s'étaient changées de mains viriles de bon sauvage en mains rugueuses de prolétaire exploité."

 Le mensonge est au cœur du roman. Tous les personnages ont des secrets et c'est ce qui maintient en haleine, car la vérité sur chacun n'est dévoilée qu'au fil des chapitres, en recoupant le point de vue des autres protagonistes. Alors bien sûr on peut reprocher au récit de prendre des circonvolutions qui nous éloignent quelquefois du fil conducteur qu'est la mort de Yoshino, mais tous les protagonistes sont liés. Et Yoshida a l'art de renouveler les points de vue et livrer une empathie réelle pour chacun. Et le lecteur sent sa soif assouvie lorsqu'il apprend enfin ce qui s'est passé sur le col de Matsuse cette nuit-là.

"Si l'on sort trois jours de suite, on retrouve à tous les coups les personnes croisées la veille. On dirait que la ville répète à longueur de temps la même image prérenregistrée. Ça doit être bien plus excitant de se connecter au vaste monde sur son PC qu'à cette ville."

On trouve même de l'émotion dans le roman, notamment lorsque le père de Yoshino, désespéré, rejoint en pleine nuit le lieu où sa fille est morte et qu'il lui parle. Quant au coupable, on réalise qu'il aurait pu avoir une vie agréable et amoureuse, mais que ses angoisses d'enfant abandonné l'ont conduit au meurtre. Finalement, Yûichi est-il le mauvais ? Le couple qu'il formait avec Mitsuyo était-il sincère ? Chacun se voit libre d'interpréter comme il l'entend leurs témoignages, clôturant le récit avec brio. Jusqu'au bout, l'auteur nous montrera que les versions de chacun des protagonistes divergent et influent sur les autres. Yûichi a-t-il agit ainsi avec Mitsuyo pour la sauver ? C'est ce qu'attesterait l'antépénultième témoignage de Miho, l'ex fréquentation de Yûichi... mais à vous de juger.

Quoi qu'il en soit "Le mauvais" est un roman solide, qui aborde la polyvalence du regard. À découvrir.

R.P.



05/08/2016
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