Contre-critique

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"Le sujet dépressif" de D. Foster Wallace

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"Le sujet dépressif" de David Foster Wallace.

 

"Désespérant alors de décrire la souffrance émotionnelle ou d'en exprimer le caractère absolu à son entourage, le sujet dépressif relatait à la place les circonstances, passées ou présentes, dont le rapport avec la souffrance permettrait d'en documenter l'étiologie et la cause, dans l'espoir d'au moins parvenir à exprimer à autrui quelque chose de son contexte, ses - pour ainsi dire - contour et texture."

Une femme traumatisée par le divorce de ses parents et leur comportement de l'époque - lorsqu'elle était enfant - se voit analysée par sa thérapeute et se livre à l'introspection via son rapport à l'autre, et notamment son Échafaudage émotionnel. Malheureusement la thérapie ne pourra arriver à son terme et le sujet dépressif devra continuer seule sa recherche personnelle.

David Foster Wallace adopte ici des phrases à rallonge et s'octroie une description intelligente, pleine d'érudition et de perspicacité, sur le caractère dépressif d'un individu, ainsi que ses conséquences. Le dédale narratif est complexe mais diablement bien tourné. Quant à la fin, elle s'avère déroutante et exceptionnelle, car au fil des révélations sur l'interlocutrice téléphonique du sujet dépressif, et tandis que le sujet dépressif interroge l'autre uniquement sur sa propre personne (c.-à-d. le sujet dépressif), le lecteur comprendra l'ironie de la situation et à quel point l'égocentrisme aveugle. Et alors que la nouvelle se clôture sur une question, le lecteur seul peut désormais y répondre, car il a découvert, peut-être avec amertume, que le sujet dépressif n'est vraiment pas le plus à plaindre, et que sa façon de ressasser, inlassablement, devient réellement pathétique et détestable, surtout vis à vis de ceux qui ont de réels problèmes, bien plus graves que les siens.

"Julie a dit à Faye qu'elle pense que des amoureuses traversent trois étapes avant de réellement se connaître. D'abord elles échangent des anecdotes et parlent de ce qu'elles aiment. Ensuite chacune dit à l'autre ce en quoi elle croit. Enfin chacune observe le rapport entre ce en quoi l'autre dit croire et ce en quoi elle croit".

Seconde nouvelle de ce diptyque, "Petits animaux inexpressifs" suit le parcours des employés responsables de l'émission Jeopardy. Notamment le couple formé par Julie Smith - qui fut abandonnée avec son frère autiste à l'âge de huit ans - et Faye - dont la mère alcoolique Dee Goddard travaille avec elles.

Écrite antérieurement à la précédente nouvelle, le style de "Petits animaux..." y est cette fois très différent. Les phrases sont plus courtes, plus percutantes. On réalise dès lors que David Foster Wallace adapte son écriture en fonction de son histoire et qu'il possède un éventail technique largement diversifié. C'est un régal. La construction du récit fait que la lecture s'éclaircit et fait sens au fil des pages. On comprend ce qui est arrivé aux deux filles, Julie et Faye, on comprend ce qui les a amenées à s'intéresser aux femmes, par le biais de leur histoire respective. Et le dégoût des hommes, assimilés aux animaux et à la fameuse vache inexpressive de l'expérience traumatisante qu'a vécu Julie est très bien tournée.

Une curiosité à découvrir.

R.P.



24/11/2016
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