Contre-critique

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"Légationville" de C. Miéville

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"Légationville" de China Miéville.

 

"Il s'était trop éloigné du souffle éoli. Je l'imaginais d'ici en train de s'étouffer, ouvrant la bouche pour avaler de l'air, mais trouvant à la place la morsure aigre de l'interzone. Il avait tenté de rebrousser chemin, trébuché sous l'effet des toxines et du manque d'oxygène..."

Dernier roman en date du célèbre londonien China Miéville, un auteur auréolé de prestigieux prix à chaque nouveau roman, ce "Légationville" est un pavé intellectuel surprenant, parfois fascinant, mais la plupart du temps ardu. Contrairement à son précédent "Kraken", qui était terriblement accrocheur dès les premières pages et qui se lisait avec une facilité déconcertante - je lui reprochais même de n'être pas suffisamment adulte - ce "Légationville" est d'un tout autre niveau intellectuel. Ici, on plonge dans les abysses d'un monde totalement inventif et dont la densité nous asphyxierait presque. Cette fois, point de facilité ni d'intrigue dans laquelle on se laisse porter. L'univers est trop complexe et la Langue trop conceptuelle pour ne pas étaler sur des centaines de lignes les idées/notions que le lecteur doit assimiler, au même rythme que l'héroïne. Du coup les enjeux se perdent, et la narration devient floue.

"Certains avaient vu des bouts de biotique exportée, mais j'ai pu commenter en détail leurs trids anciennes montrant les infrastructures les plus grandes, les troupeaux de maisons, le timelapse d'un jeune pont en cours de maturation qui passait du stade de cellule ponton à un autre où, pour des raisons impossibles à expliquer, il reliait plusieurs régions de la cité."

Vous l'aurez compris, le texte est gorgé de néologismes, de concepts inédits, telle la biotique, cette matière organique et vivante qui remplace les matériaux. Ainsi les maisons, les armes et tout le reste sont des organismes vivants, comme des plantes. D'ailleurs pour parler de l'intrigue du roman, il faut savoir que "Légationville" est située sur une planète du fin fond de la galaxie, là où des humains cohabitent avec le peuple autochtone, les Ariékans. Ces derniers ont un aspect difficilement imaginables, ils ont des sabots, de nombreux yeux, se déplacent comme des pingouins et possèdent une éventaile ou une donaile qui leur permet entre-autre d'entendre. Les humains font du trocs avec eux et utilisent leur technologie. Pourtant l'Ariékan - appelé Hôte - ne comprend pas le langage humain, et inversement. Alors les hommes ont créé les Légats, une paire de clones, reliée par une liaison, afin de parler à deux voix pour se rapprocher au plus près du langage des autochtones, appelé la Langue, et qu'ils expriment avec deux bouches. Fascinante trouvaille, alors que le lecteur comprend au fil des pages son procédé, l'énigme se met peu à peu en place. Mais bien trop lentement, car le roman ne démarre qu'à partir de sa moitié.

Tout le début, avec le jeu des enfants qui inscrivent leur nom le plus loin possible sur la palissade, au péril de leur vie, comme l'apprendra Yohn, ne sert strictement à rien dans l'intrigue qui va suivre. Même le fait que notre héroïne, Avice, soit immerseuse et qu'elle expérimente l'hors n'a pas grand intérêt. Et toute la première moitié, montée en alternant les chapitres entre passé et présent n'a pas d'intérêt réel. Cela ne sert qu'à faire monter un faux suspense qui s'éternise et finit par décevoir dans sa révélation. Miéville se fait mousser inutilement, du coup son roman n'est pas une grande réussite. D'autant que les personnages demeurent loin de nous. L'automat Ehrsul, par exemple, qui a d'abord une place importante et avec qui on aurait aimé vivre, disparaît subitement de l'histoire.

"Légationville" possédait tant de bonnes idées qu'il aurait dû se révéler génial, or ce n'est le cas. Beaucoup de choses demeurent inexploitées, y compris le concept de traduire la Langue par deux étages dans le roman. Malgré tout "Légationville" fourmille d'idées et offre l'opportunité au lecteur de plonger dans un univers vertigineux qui fait, par moments, un bien fou, puisqu'il ne va jamais chercher à nous infantiliser.

"Leur langage est du bruit organisé, comme les nôtres, sauf que, pour eux, chaque mot constitue un conduit. Là où pour nous le mot signifie quelque chose, aux yeux des Hôtes, il forme une ouverture. Une porte, à travers laquelle l'idée de ce référent, la pensée même qui s'est tendue vers ce mot, peut se voir."

On peut ajouter que l'auteur ne s'attarde pas du tout sur la description visuelle. Il étoffe uniquement ses idées et laisse au lecteur tout le soin d'imaginer à quoi cela peut ressembler.

Voici donc un livre univers, dense et impressionnant, qui a de quoi ravir tous les amateurs de sciences, mais qui, ne délivrant que peu d'action et une narration très étalée, risque de dissuader bon nombre de lecteurs. Quoi qu'il en soit, ce roman difficilement recommandable, mérite bien mieux que bon nombre de lectures faciles !

R.P.



25/07/2016
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