Contre-critique

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"Les intermittences de la mort" de J. Saramago

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"Les intermittences de la mort" de José Saramago.

 

"... trois spécialistes ès phénomènes paranormaux, à savoir deux sorciers réputés et une voyante célèbre, convoqués de toute urgence pour disserter et donner leur opinion sur ce que déjà certains plaisantins, ces personnes qui ne respectent rien, commençaient à appeler la grève de la mort."

Alors que le pays passe à une nouvelle année, aucun mort n'est à déplorer en ce jour de nouvel an. Évènements impensable et complètement extraordinaire, cette cessation de la mort met en branle tout le pays. Ce que l'humanité recherchait depuis sa création, à savoir l'immortalité, tombe subitement sur l'entière population du pays et risque de transformer leur territoire en ignominie, car déjà les mourants se multiplient sans relâche et personne ne sait où les entreposer.

Partant d'un postulat simple mais terriblement efficace, Saramago nous entraîne dans un monde délirant, par le biais d'une narration globale, tout en faisant un peu de détail et en mettant en scène des personnages précis. De plus l'auteur se joue du lecteur et de lui-même avec malice :

"... ont été classés socialement dans la catégorie des paysans pauvres lors de leur entrée en scène inopinée. Cette erreur, qui résulte d'une impression hâtive du narrateur, d'une observation on ne peut plus superficielle, doit être corrigée immédiatement par respect de la vérité."

Le récit possède une qualité d'écriture indéniable et se révèle très agréable malgré la traduction et les phrases à rallonge. Saramago - prix Nobel de littérature tout de même - a la particularité d'insérer ses dialogues dans la continuité de la narration, au sein même des paragraphes d'écritures, sans changer de phrase et en se contentant d'une majuscule à chaque nouvelle prise de parole des personnages. Cela peut déstabiliser au départ, mais on s'y fait rapidement.

Autre particularité que l'on retrouve dans ce roman, le fait que l'auteur auto-commente ses écrits. Il truffe son texte de passages analysants ce qu'il vient d'écrire, notamment dans le choix précis des mots, ou simplement lorsqu'il fait référence aux pages précédentes de son roman en allant jusqu'à citer le numéro de page. En narratologie, étudier la fonction du narrateur chez Saramago ferait un bon exercice.

"... réimplanter dans la conscience anémiée des familles le culte des valeurs éthérées de la spiritualité dont la société se nourrissait dans le passé, en un temps où le vil matérialisme qui règne aujourd'hui ne s'était pas encore emparé des volontés que nous imaginions fortes..."

Le fait que le récit soit panoramique, et qu'il ne s'attarde que peu sur ses personnages, risque de décourager les lecteurs non avertis. On est très loin du naturalisme de Zola et du quotidien de ses personnages réellement attachants. Dans "Les intermittences de la mort", l'histoire précède les personnages identifiables qui sont la plupart du temps relégués au second plan. Mais cela n'ôte pas le plaisir de lecture. Car l'analyse politico-sociétale de Saramago prime et séduit.

Néanmoins l'auteur n'insuffle pas d'émotion à son roman et demeure didactique, ce qui risque de rebuter certains lecteurs.

Quant à la dernière partie du roman, qui met en scène la mort elle-même, tranche quelque peu avec le reste. L'attitude de la mort qui parle à sa faux, vie dans une pièce avec une sorte de dressing, ce n'est pas tellement efficace, car le côté cocasse et presque puéril de l'image de la mort qui se déplace convainc moyennement. D'autant que les questionnements du narrateur - à savoir d'où provient l'argent qu'elle utilise - ne sont pas pertinentes.

Un roman qui aurait pu être génial mais qui, finalement, déçoit. À essayer tout de même.

R.P.



10/05/2014
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