Contre-critique

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"Les jardins statuaires" de J. Abeille

 

"Les jardins statuaires" de Jacques Abeille.

 

"J'étais surtout frappé du calme, de la lenteur même de leur mouvements. On eût dit qu'ils devaient faire effort pour pousser leurs gestes et les développer dans l'opacité environnante, comme si les profondeurs même de l'obscur eussent résisté à leurs moindres tentatives. Le silence était presque complet."

"Les jardins statuaires" est un livre monumental et mystérieux, regorgeant de surprises, et qui ouvre les portes d'un univers magique et poétique, tout droit sorti de l'imaginaire de son auteur, le surprenant Jacques Abeille.

On y découvre, en un temps et un lieu inconnus, les jardins statuaires, des domaines enceints par de larges murailles de pierres et de végétations où les hommes sont des jardiniers qui cultivent non pas les plantes mais les statues.

"Le tas de terre glissait lentement du centre vers la périphérie ; la statue peu à peu surgissait. Il s'agissait cette fois d'une Vénus pudique toute blanche, dont les mains apeurées ne cachaient guère les charmes."

Le narrateur, également personnage principal du roman, va explorer cette contrée des jardins statuaires qui lui est étrangère et en étudier les us et coutumes. Au cours de ses recherches, il déchiffrera leur bibliothèque, fera de nombreuses visites menées par un guide, communiquera avec les doyens pour finir par s'immerger totalement dans ce nouvel univers. Dans la première partie, bien que plutôt analytique, on ne s'ennuie pas car le plaisir de lecture est immense. Abeille fait preuve d'une prose maîtrisée et poétique qui nous enchante à chaque page.

"Elle prenait maintenant l'aspect d'un profond bassin qui s'emplissait toujours lentement et régulièrement. Rien n'incite mieux à la rêverie que l'eau qui s'écoule, ses progrès imperceptibles et constants, son chant monotone."

Même si le registre du roman se rapproche de la science-fiction, avec des pierres qui croissent et se développent de manière fictive, l'étude des mœurs, et la vie de ces peuples sont hautement réalistes et ramènent le récit vers une littérature d'aventure, une sorte de carnet de voyage.

"- Il est arrivé qu'en se polissant par-dessous, la pierre parvienne d'elle-même à si bien réduire tout ce qui pourrait la rattacher au sol qu'elle s'envole."

Premier volume du Cyle des Contrées, "Les jardins statuaires" possède une variété et une richesse réjouissantes. On ne sait jamais quelles tournures peuvent prendre les événements vécus par le héros. De plus, les diverses cultures statuaires ainsi que les différentes catégories de population nous surprennent suffisamment pour ne pas nous lasser, malgré les 480 pages du livre.

"Lentement de terre s'élevaient des représentations d'hommes et de femmes d'une maigreur impressionnante, qui semblaient, quoiqu'elles fussent aussi rigoureusement immobiles que le peuvent être des statues, se mouvoir dans un élément où chaque geste ébauché constituait un arrachement."

Dans la deuxième moitié du récit, notre héros va nous raconter quelques expéditions au jour le jour, notamment dans les steppes du nord, et l'action se fera plus intense. La lecture deviendra encore plus divertissante, d'autant que le héros sera amené à risquer sa vie au cours de périples solitaires où les rencontres ne seront pas toujours bienveillantes.

"Je restai un instant pétrifié par ce qui s'étendait sous mon regard et que nul sans doute n'avait jamais contemplé. Ce que je vis en cet instant prenait l'allure d'un gigantesque cerveau humain, avec le sillon principal séparant les deux hémisphères, figuré ici par la dépression qui constituait le dernier vestige de l'allée centrale - un cerveau gigantesque dont l'écorce se serait plissé follement."

Au fil de son apprentissage, le héros va découvrir les rituels et usages qui ont cours dans cette contrée - tel que la séparation entre hommes et femmes, la procession des statues malades, la solitude du gardien et son gouffre - mais dans sa quète de compréhension, il va soulever les problèmes intrinsèques à cette société et devenir, malgré lui, le grain de sable dans les rouages de cet univers.

"On dit qu'ils dressent leurs bêtes à manger de la viande crue, qu'ils leur donnent le goût du sang. Moi, on m'a élevée pour que je sois en mesure de tuer, parce qu'il le faut. Et maintenant voilà ; c'est un des miens qui est mort de ma main. Et je l'ai tué par-derrière."

Abeille se livre parfois à des digressions presque philosophiques et véritablement intéressantes lors des interrogations auxquelles s'adonnent ses protagonistes. Tout comme dans ce dialogue qui révèle la force des historiographes et des livres, dont voici un extrait :

"Vous avez senti obscurément que le pouvoir n'est rien sans une image dont il tire toute sa réalité. Une certaine façon d'écrire l'histoire, qu'il vous faut à tout prix forger et contrôler."

Le héros nous fera partager, de par son statut d'étranger, le point de vue des hordes nomades, celui des femmes et aussi celui des jardiniers, et il servira de relais entre ces trois castes qui n'avaient jusqu'alors aucune communication.

"La vaisselle étincelait et l'argent des couverts, le cristal des verres réfléchissaient en mille éclats la lumière multiple et frémissante des candélabres qui semblaient, ailes largement déployées, des oiseaux de feu plongeant vers la blancheur moirée de la nappe."

Formidable volume qui conjugue littérature, fiction et aventure, "Les jardins statuaires" nous offre, en plus d'un fascinant voyage, l'étude ciselée d'une population qui aurait pu exister, dans un monde à la frontière du rêve. Cela donne envie de lire la suite !

R.P.



14/03/2012
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