Contre-critique

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"Monsieur le Commandant" de R. Slocombe

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"Monsieur le Commandant" de Romain Slocombe.

 

"Comprenez mon état d'esprit cette nuit-là, Monsieur le Commandant : il ne s'agissait point là de ma part de simple antisémitisme - attitude qui, quoique évidemment des plus justifiables, a pu conduire à quelques excès."

Dans le contexte de la seconde guerre mondiale, une lettre adressée au commandant Schöllenhammer est le prétexte littéraire d'une incroyable confession qui va prendre des proportions aussi inattendues pour le lecteur que pour l'auteur lui-même. Ce dernier s'appelle Paul-Jean Husson, il est écrivain et membre de l'académie française, il vit à Andigny avec sa femme Marguerite et leurs deux enfants, Olivier et Jeanne. Âgé de 58 ans en 1934, Paul-Jean Husson est un français de souche qui possède une aversion pour le mensonge et l'erreur, et qui s'avère être un fidèle de Pétain. Son positionnement durant la guerre sera dès lors vivement préjudiciable.

"Convaincu par ces thèses, je m'inscrivis comme membre participant au Parti Socialiste National créé par Gustave Hervé en 1929 autour de son journal la Victoire."

Stigmatisant les juifs, Paul-Jean Husson revendique l'idée d'une France qui ne doit pas subir la mauvaise influence des judaïques. Assumant pleinement ses paroles, l'écrivain n'hésite pas à en faire part dans les journaux de l'époque. Un tel comportement, qui vise à mettre tous les maux d'une société sur le dos d'une communauté peut faire écho à l'actualité de nombre de gouvernements car ce diagnostique s'avère intemporel. Il y a évidemment derrière ce constat la volonté de Slocombe de dénoncer cet état de fait.

"Les Juifs volaient les emplois de nos concitoyens, envahissaient illégalement le pays, lançaient un révolution juive avec la complicité de Léon Blum."

L'histoire de Paul-Jean Husson commence en 1932, avec l'arrivée d'Ilse Wolffsohn, la fiancée de son fils Olivier, connue sous le nom de Elsie Berger en tant que comédienne. Paul-Jean va rapidement tomber sous le charme de sa belle-fille qu'il avait découvert préalablement au cinéma. Et les choses vont se complexifier grandement lorsque les natures et les sentiments de chacun vont éclater. D'autant que dans sa jeunesse, Paul-Jean, avant d'être amputé du bras à cause d'un obus allemand de la première guerre, était un coureur de jupons.

"J'ai couché avec des filles de ce genre dans ma jeunesse. J'en appréciais les francs rires, les joues tannées au grand air, les larges hanches, les seins odorants et lourds, les mains et poignets habiles entraînés par la traite de nos laitières normandes."

L'écriture de ce "Monsieur le Commandant", fluide et élégante, est digne des grands de la littérature. Les phrases s'enchaînent agréablement, leur tournure est délicieuse et l'on s'étonne que le style soit si soigné. Celui-ci dénote presque face aux précédents ouvrages de Slocombe.

La lecture du présent ouvrage se révèle plaisante et passionnante. Cette confession peut d'ailleurs rappeller "La chute" de Camus par certains aspects. D'abord par son côté confession, puis par l'aspect déchéance d'un homme à l'apparente bonté.

Soulignons également que le roman met en relief un paradoxe typiquement humain ; celui de prêcher une cause et d'agir à son encontre. En l'occurrence vouloir dénoncer et rejeter les juifs, tout en protégeant l'un d'entre eux envers et contre tout. Paul-Jean Husson est un personnage d'autant plus intéressant qu'il est paradoxal. À la fois répugnant et attachant, intègre et fourbe, délateur et protecteur.

"Je sentais sur mes lèvres le sel de ses larmes. Je sentais la chaleur de son corps tremblant, je sentais ses cheveux effleurer ma peau, je sentais nos cœurs battre à coups redoublés. Et Ilse, sans nul doute, sentit la dureté de ma verge dressée contre sa chemise."

Une fois que le fils Husson part à la guerre et que Paul-Jean demeure seul avec Ilse, le récit prend une tournure encore plus intéressante. Il nous offre un peu d'action avec la fuite en voiture de Paul-Jean, Ilse et Hermione, vers le sud d'une France en pleine invasion. Le lecteur pourra y rencontrer l'américain Man Ray, photographe, au détour d'un repas partagé au Mans. Ce type d'incursion, qui mêle le vrai au faux, tend à une certaine véracité hautement appréciable.

L'attirance de Paul-Jean pour Ilse va si loin qu'Husson en arrive à ne même pas se réjouir lorsqu'il apprend que son fils est encore en vie. On a l'impression que sa passion pour elle lui corrompt l'âme. Il devient aussitôt une victime car il subit, impuissant, l'assaut de ses pulsions.

Il est à noter que le chapitre 21 est un véritable régal ; l'arrivée des inspecteurs Cuvelier et Sadorski nous permet un moment d'une incroyable intensité. Au travers d'une conversation rappelant les meilleurs instants cinématographiques d'un Quentin Tarantino, le roman prend un aspect visuel et gorgé de suspense.

Et l'intrigue ne lasse jamais puisque de nouveaux rebondissements continuent d'affluer jusque dans les dernières pages de ce "Monsieur le Commandant".

Auteur renommé de polars, Romain Slocombe livre ici un récit plus généraliste mais tout aussi réussi. S'inspirant des lettres de l'époque, il puise son inspiration dans sa propre histoire, car Romain Slocombe pourrait bien être le petit Aristide - vu que ses grands-parents tenaient à l'époque des propos à connotation antisémite et que sa mère, qui était leur belle-fille, était juive.

Un livre court et intense donc, qui divertit tout en faisant réfléchir ; une œuvre à ne pas manquer.

R.P.



08/11/2013
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