Contre-critique

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"Mordred" de J. Niogret

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"Mordred" de Justine Niogret.

 

"C'était le cœur de l'été, un jour de chaleur et de pluie. L'eau tenait encore tout entière dans le ventre du ciel, sombre, presque fumante. Une grossesse de gouttes tièdes. La terre se faisait douce sous les pieds, prête à accueillir l'averse qui allait la frapper de ses doigts épais."

Revisitant une partie du mythe arthurien, Justine Niogret ne fait pas de Mordred - le héros et fils incestueux - un félon qui se retourne contre son oncle Arthur. De plus Mordred est ici élevé par sa mère Morgause et non envoyé sur un bateau à la dérive comme dans la légende originelle, et c'est l'étrange Polîk qui couche avec Guenièvre et non Lancelot.

Mais cessons toutes ces comparaisons inutiles, "Mordred" est un roman atypique, qui dévoile les souvenirs d'un homme alité et souffrant, dont le passé nous est dévoilé au fil des rêves, voire des cauchemars, et des chapitres. Une blessure provoquée en selle lui procurant une douleur atroce, Mordred passe le plus clair de son temps couché, baigné dans ses souvenirs, notamment ceux de l'enfance, avec à ses côtés son mire, Polîk et son oncle.

"Il sentait sa peau se griffer aux épines et aux ronces, ses cheveux être tirés en arrière par les branchages. Une terreur de regarder derrière lui le dévorait, celle d'être rattrapé par la bête, par le serpent. Il haletait, il pleurait sans s'en rendre compte."

Le lecteur n'a pas le temps de s'ennuyer puisque, même si l'action ne se situe pas - ou peu - dans le présent, elle survient fréquemment par la pensée. Ainsi Mordred va revivre avec son lecteur les moments clefs de son existence. Son enfance auprès de Morgause et la transmission du savoir merveilleux des plantes, sa rencontre avec le jeune Polîk, la découverte de son oncle, ou encore son combat contre l'Aspic, tant de moments qui seront autant d'expériences à même de forger le caractère de notre héros.

La narration, elle, n'est donc pas chronologique et se fragmente en fonction des souvenirs qui ressurgissent au gré des songes du héros. Pourtant le lecteur n'est pas perdu, au contraire, il se situe simplement face à un puzzle qu'il reconstruit peu à peu.

Et bien que les enjeux dramatiques ne soient pas clairs, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture qui dévoile complètement les péripéties du roman.

"Le corps ne servait à rien. On le pensait, on le croyait en imbécile ; on le trouvait beau, agréable, on osait s'en vanter, le voir en vaisseau porteur de joie, et un jour il cassait, et il se révélait vain et creux autant qu'une conque, qu'un cor de guerre..."

Considéré comme de la fantasy, ce "Mordred" ne bascule pourtant pas vraiment dans le fantastique ou le merveilleux, et pourrait être considéré comme de la littérature blanche. D'autant que la préoccupation de Justine Niogret est axée sur le passage de l'enfance à l'âge adulte, sur le sentiment de perte, la place du corps dans la vie, et la mort ; des préoccupations universelles et sans genre.

Comme dans "Chien du heaume" ou "Mordre le bouclier", ses deux premiers romans, le plaisir de lecture vient du fait que l'écriture de l'auteur transmet avec force et images suggestives le goût de la matière et des éléments qui s'incorporent au récit. Justine Niogret continue de se placer au plus proche de la nature, des sensations de froid et de chaud, des matériaux tels le bois et la terre. Et sa lecture ainsi gorgée d'impressions sensitives, semble nous faire passer tout contre les éléments.

La réflexion est l'axe majeur de l'auteur, mais ce roman n'est pas pour autant dénué d'action. Ainsi l'affrontement contre l'Aspic est vraiment angoissant, et le chapitre huit, résolument orienté sur la bataille, avec le chevalier à la masse d'arme est aussi captivant que visuellement réussi.

"Il me demandait ce que je regrettais de ma vie d'avant, de ma mère, de cette maison au pied des arbres, nette avant la forêt. Je ne regrette rien. Il faut à chacun une terre de rêve, une terre de souvenirs où revenir lorsque le corps est épuisé. Lorsque la tête est pleine et dure autant qu'une pierre."

Après "Gueule de Truie", Justine Niogret revient au style médiéval qui la caractérise, sans l'aspect symbolique et nébuleux de ce précédent ouvrage.

Néanmoins la fin de ce "Mordred" laisse perplexe. On comprend difficilement les motivations du héros et son récit semble davantage dans l'obligation de correspondre au mythe que de suivre le chemin très personnel qu'en a développé l'auteur. Cela n'entache pas le plaisir de lecture, pourtant "Mordred" aurait gagné en intensité si sa trame soulevait plus d'enjeux dramatiques.

R.P.



16/02/2014
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