Contre-critique

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"Mort anonyme" de K. Abé

"Mort anonyme" de Kôbô Abé

 

"Tout aurait-il été méticuleusement planifié ? Il y avait le meurtre, mais lui-même, n'était-il pas depuis le début un pion nécessaire dans ce projet criminel ?"

"Mort anonyme" est un recueil de 10 nouvelles flirtant avec le fantastique et l'absurde pour mieux nous interroger sur notre condition d'être vivant. Toutes les nouvelles ont pour sujet un homme confronté à une situation particulière et à sa rencontre avec l'autre. Elles révèlent l'angoisse de l'homme face à la société. Qui est l'autre ? Que veut-il ? Et qui sommes-nous nous-même ? Telles sont les interrogations pertinentes que propose Kôbô Abé, auteur que l'on peut comparer à Kafka de par les notions d'enfermement, d'étrangeté et d'engrenage que subissent ses protagonistes ainsi que par l'univers développé.

"Par exemple, si l'axiome suivant lequel deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais est indiscutable, il est pourtant impossible à prouver; alors que le théorème du point de rencontre de deux lignes droites non parallèles est très simple à démontrer."

Les personnages de Kôbô Abé sont pragmatiques et font preuves d'une grande logique de réflexion malgré les situations extraordinaires qu'ils vivent.

"Venir sur la Terre est extrêmement dangeureux, aussi on ne peut faire l'aller-retour d'une manière inconsidérée."

Dans "Mort anonyme" un homme rentre chez lui et découvre un cadavre dans son appartement. Dans "L'envoyé Spécial", un professeur fait connaissance avec un prétendu martien. Dans "Le rêve du soldat", on revient dans un contexte réaliste pour découvrir l'angoisse provoquée par l'idée d'un déserteur dans un village.

"Mais il possède un fusil... Et comme il a faim, il pourrait devenir enragé, dit le brigadier."

Ensuite la nouvelle "Les envahisseurs" est un excellent récit, absurde et réaliste à la fois - c'est ce qui fait la force de l'auteur - dans lequel un locataire est envahi par une famille parasite qui s'octroie des droits indus sous couverture des lois de la majorité. C'est un texte original, fort et prenant qui détourne subtilement les failles du système démocratique.

"Etes-vous en train de me dire qu'une décision prise à la majorité, un des principes même de la démocratie, est ridicule ? Et il me cracha à la figure le mot : fasciste !"

"La transformation" est un très bon texte qui dévoile l'horreur de la guerre par le biais du surnaturel et de la vie après la mort.

Arrive alors "Le beau parleur", excellent récit d'un homme qui parle beaucoup et dont on a du mal au départ à savoir où il veut en venir. Cette nouvelle est intelligente, et devient tour à tour étrange, oppressante, cocasse, et fait preuve d'une morale manipulatrice.

"Voilà que vous débarquez ici et qui vous donne donc le droit de nous parler ainsi, hein ?"

S'ensuit "La vie d'un poète", lui aussi brillant récit, qui révèle l'onirisme et la poésie dont est capable Kôbô Abé. Un texte magnifique qui dénonce la condition des pauvres.

"Les fragments de rêves enfuis, d'âmes et de désirs des pauvres amoncelés dans le ciel, tels des nuages, masquaient la lumière du soleil et rendaient le froid encore plus âpre".

"Dendrocacalia" narre la transformation d'un homme en plante, puis "Le pari" parle d'un protagoniste qui s'enfonce dans le labyrinthe du système au sein dune boite de publicité. Récit kafkaïen qui montre l'emmêlement malgré les moyens usités pour s'en sortir.

Et enfin"Au-delà du tournant" qui témoigne d'un homme qui ne sait plus ce qu'il y a après le tournant où il avance, et qui décide de ne pas y aller avant de se rappeler.

Oeuvre importante, originale, travaillée et intelligente, "Mort anonyme" développe les angoisses que peut rencontrer le citoyen, avec un univers et un style personnels, à lire absolument.

R.P.



08/04/2011
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