Contre-critique

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"Parade" de S. Yoshida

"Parade" de Shuichi Yoshida.

 

"Parade" nous parle de colocation au sein de la capitale japonaise à travers la vision de cinq individus âgés de 18 à 28 ans. Yoshida en profite pour décrypter adroitement ce mode de vie qu'est la colocation.

"Là je suis assis au dernier rang de l'amphithéâtre...je fixe le tableau noir où rien n'est écrit. Pas un chat dans la salle à part moi. Quand je regarde ainsi d'en haut, comme l'amphitéâtre descend en pente douce vers le tableau noir, il me semble qu'une énorme vague de longues tables en ordre rangé déferle sur l'estrade."

On est séduit dès le départ du roman par l'écriture fraîche et originale de Yoshida. Sa manière de raconter est prenante et ne peut se traduire par un exemple de seulement quelques lignes. Il faut le lire car on ne peut le résumer.

"J'ai imaginé le corps étripé de Ryôsuke. Le cookie mâché tombant tout doucement, miette après miette, telle la neige, dans son corps vide."

Je le répète l'écriture de Yoshida est un ravissement, elle nous fascine et on se surprend à rire avec les colocataires et parfois, comme surgit de nulle part, l'émotion nous submerge.

"De toute façon, les amourettes estudiantines, très peu pour moi. Même s'il est écartelé entre amour et amitié, il dort assez bien pour se faire des épis dans les cheveux, je ne me fais donc pas de souci pour lui."

Le roman traite de la jeunesse et des problèmes liés à l'émancipation, aux études et à la vie active. Les protagonistes sont attachants car plus vrai que nature et on vibre avec eux, on s'attendrit et tout cela est vraiment jouissif à la lecture.

"Devant le frère et la soeur ébahis, j'ai continué de pleurer. Les larmes débordaient sans fin. Il me semblait qu'un autre moi-même, entièrement séparé de moi et qui m'ignorait, pleurait tout son saoul."

Yoshida aborde le thème de la solitude, sentiment que partagent les colocataires malgré le fait qu'ils vivent ensemble. Yoshida, par l'intermédiaire de son personnage Mirai, philosophe sur la position de chacun dans l'appartement et s'interroge sur la phrase: "vivre ici, c'est un peu comme chatter sur internet.", car tous adoptent un "moi fait pour cet appartement" qu'ils se créent et qui n'est pas leurs "moi réel".

"Qu'est-ce que j'entends par ennui ? En fait, le temps ne s'étire pas en ligne droite. J'ai l'impression que ses deux extrémités se rejoignent en une sorte de boucle, et que je revis alors le temps qui vient de s'écouler."

"Parade" traite également du quotidien, des petits tracas, des relations amoureuses, mais également, en sous-texte, des drames apportés par la vie, avec une manière subtile et efficace.

"...Il m'est arrivé de sentir Ryôsuke darder un regard inconscient sur ma poitrine comme une flèche brûlante. Cette flèche qui rate sa cible, il convient de la retirer vite et de la rendre au client comme fait une patronne de stand de tir...si on retire la flèche tout de suite, il voit bien qu'il a loupé sa cible. Mais il y a toujours eu de par le monde maintes femmes pour garder ces flèches en elles. Donc, le client attend sa récompense et les malentendus surgissent."

En plus du côté parfois philosophique et existentiel, "Parade" est facétieux et ponctué d'anecdotes cocasses.

"Depuis peu, il s'excite à enfiler une capote en un temps record, ce qui manque indéniablement de classe. Certes il ne me demande pas de le chronométrer, mais après l'avoir enfilée, il jette un oeil à sa montre-bracelet."

Yoshida passe d'un colocataire à un autre et nous permet de confronter les points de vue. On découvre alors la vision de l'un concernant le comportement de l'autre, puis les motivations de cet autre lorsque le récit adopte son point de vue.

"Il faut reconnaître qu'une femme qui dégivre le frigo à 4 heures et demi du matin dans une cuisine obscure, ça fait peur. Reste que s'il a déjà peur d'une femme à ce stade, il ne pourra jamais se marier."

Yoshida est quelquefois proche de la poésie, il fait preuve de tendresse et d'une grande sincérité dans la manière de traiter ses personnages.

"A l'instar de Satoru, j'ai effleuré la surface de l'eau, et le bout de mon doigt a irradié un cercle qui s'est étendu en estompant à peine la forme de la lune."

"Parade" se permet également un fin audacieuse et inattendue.

Yoshida Shuichi est un auteur à découvrir absolument; "Parade" est un roman simple en apparence, mais qui se révèle travaillé, sincère et touchant, et il faut le lire sans hésitation.

R.P.



03/01/2011
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