Contre-critique

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"Plateforme" de M. Houellebecq


 

"Plateforme" de Michel Houellebecq.

 

"Père, père, me dis-je que ta vanité était grande. Dans l'angle gauche de mon champ de vision je distinguais un banc de musculation, des haltères. Je visualisai rapidement un crétin en short - au visage ridé, mais par ailleurs très similaire au mien - gonflant ses pectoraux avec une énergie sans espoir. Père, me dis-je, père, tu as bâti ta maison sur du sable."

Avec un début fracassant, dans lequel le personnage de Michel Renault (double de l'auteur ?) nous fait découvrir son état émotionnel à la mort de son père - ce qui donne un mélange de lassitude, de désenchantement et de réalisme cynique - Houellebecq ne mâche pas ses mots et nous replonge immédiatement dans son univers, une vision tragique de la condition humaine.

Le personnage de Michel a quarante ans et il travaille au Ministère de la culture. Il est terne et n'a aucune passion mais ne peut pas se passer de lecture. Tandis que son père semble avoir été assassiné et que le capitaine Chaumont mène l'enquète, Michel décide de prendre des vacances et de partir via Nouvelles Frontières en Thaïlande.

"J'aimais les catalogues de vacances, leur abstraction, leur manière de réduire les lieux du monde à une séquence limitée de bonheurs possibles et de tarifs ; j'appréciais particulièrement le système d'étoiles, pour indiquer l'intensité du bonheur qu'on était en droit d'espérer. Je n'étais pas heureux, mais j'estimais le bonheur, et je continuais à y aspirer."

La première partie, en Thaïlande, est un pur régal ; la description des situations conflictuelles, des personnages et de leurs rapports au sein du groupe est plus vraie que nature. Les différences de sphère sociale, de génération et de sexe sont analysées et mises en relief avec force sous la plume maligne de Houellebecq. Ce dernier en profite pour livrer sa vision provocatrice du tourisme sexuel qui aura tôt fait de choquer nos contemporains.

Le personnage rustre de Robert est odieux et jouissif à la fois. Quant aux débats au cours des repas ou à la répartition des convives aux tables, ce sont déjà des scènes cultes et très cinématographiques. Houellebecq arrive à rendre vraies et drôles les péripéties et les personnages, sans pour autant s'attarder sur ces derniers. La véracité est comme prise sur le vif.

"Tout peut arriver dans la vie, et surtout rien. Mais cette fois, quand même, dans ma vie, il s'était passé quelque chose : j'avais trouvé une amante, et elle me rendait heureux."

La deuxième partie est plus technique car Houellebecq délaisse un peu son personnage central pour s'attarder sur Virginie et Jean-Yves, un binôme qui fonctionne bien dans leur travail, et cela va permettre au récit de trouver un second souffle. Les échanges quant aux stratégies sur la gestion hôtelière vont se multiplier et réussir à nous accrocher au cours d'un virage serré au cours duquel le personnage de Michel semble enfin toucher au bonheur. Mais cela peut-il véritablement durer ?

Les propos du personnage central de "Plateforme" peuvent laisser penser que Houellebecq est exécrable, voire raciste, surtout lorsqu'il parle des chinois de manière péjorative, en les mettant tous dans le même sac. Or ces pensées, dîtes sur le vif, peuvent être prises au second degré et devenir hilarantes, car elles sont jetées sur le papier sans fondement. On peut d'ailleurs remarquer d'autres moments qui vont à l'encontre d'une quelconque théorie raciste.

"...en résumé, les Blancs voulaient être bronzés et apprendre des danses de nègres ; les Noirs voulaient s'éclaircir la peau et se décrêper les cheveux. L'humanité entière tendait instinctivement vers le métissage, l'indifférenciation généralisée."

Le final de "Plateforme" prend une tournure brusque et inattendue mais tout à fait dans l'esprit blasé de son auteur. Houellebecq s'amuse à dramatiser le genre humain tout en relativisant. Il exacerbe ses malheurs tout en annonçant que sa personne n'a que peu d'importance, en modeste pessimiste qu'il est.

En définitive, ce roman se lit avec plaisir et surprise, et reste axé sur le sexe, en réussissant à dégager des problématiques intelligente. Du pur Houellebecq, à découvrir si les idées tranchées ne vous font par peur. Sinon privilégiez son récent "La carte et le territoire".

R.P.



21/05/2013
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