Contre-critique

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"Revolver" de F. Nakamura

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"Revolver" de Fuminori Nakamura.

 

"J'appréciais aussi sa sobriété. Elle incarnait, avec une économie de formes qui frisait presque la cruauté, l'acte de faire feu. Elle était faite pour blesser, conçue pour ôter la vie, fabriquée de sorte à faciliter ce geste, aisée à tenir, dépouillée de tout superflu. Elle m'apparaissait comme le symbole même de la mort, Thanatos en personne."

Un soir de pluie, Tôru Nishikawa trouve une arme à feu près d'un corps inanimé. Il l'emporte immédiatement chez lui. Trois jours plus tard, cet étudiant inscrit à la faculté se laisse entraîner par son pote Keisuke dans une soirée drague. Mais depuis qu'il conserve l'arme chez lui, il subit une fascination qui change son humeur.

Bien avant "Pickpocket" premier succès traduit en France, Nakamura écrivait "Revolver". Les personnages y prennent vie sans difficulté, que ce soit Nishikawa notre héros songeur et plein de contradictions, l'intrigante Yûko Yoshikawa, ou encore sa conquête sexuelle d'un soir, nommé To, qui est déjà en couple. Chacun semble sculpté d'après le réel et l'auteur les rends crédibles sans efforts visible. L'écriture choisit sciemment ses mots et avec une économie de superflu qui confine à l'épure. Le récit, en apparence simple, s'avère réfléchi et révèle tout un état d'esprit complexe ; celui d'un jeune homme obsédé par le pouvoir de mort. Et l'on se délecte de ce noctambule torturé, buveur invétéré de café et fumeur assidu de cigarette, qui ne cesse de s'interroger.

"Des souvenirs d'enfance ont de nouveau fait surface. En avais-je rêvé ou y avais-je songé une fois réveillé, des images vagues me revenaient. Mais si je n'y pensais pas, je ne serais pas malheureux ; j'en étais persuadé à l'époque où j'étais en institution."

Plus complexe qu'il n'y paraît, "Revolver" adopte le point de vue de Nishikawa, un tombeur au passé difficile puisqu'il est un enfant qui n'a pas vécu avec ses vrais parents. Comme souvent dans la littérature japonaise, on retrouve un protagoniste en quête de sens, un être qui, sans le verbaliser, porte un douloureux traumatisme. Et les pensées de ce personnage central, antinomique d'une seconde sur l'autre, délivrent une personnalité protéiforme fascinante.

La dangerosité de l'arme à feu et l'obsession que Nishikawa entretient avec elle permettent au lecteur d'être maintenu en haleine. On sent que le drame en imminent, mais on ne sait pas dans quel condition il risque de surgir. L'intervention du policier relance le récit et lui offre une nouvelle tournure bienvenue.

"Mais l'arme avait proliféré en moi, jusqu'à me phagocyter totalement, ce que j'avais délibérément accepté. J'éprouvais pour elle un sentiment qui était sans doute de l'amour et, par moments, pour une raison obscure, il m'arrivait même d'imaginer qu'elle me détestait, bien que ce ne soit qu'un objet."

Les rebondissements de fin sont relativement inattendus et laisse un goût amer à l'esprit. Le héros frôle la folie et se retrouve hors de soi. Et la notion de destin est bousculé, car tout est possible tant qu'on ne franchi pas une certaine limite. Et "Revolver" met justement cet instant en lumière, ce moment où tout peut basculer, où rien n'est encore irréversible, où le choix s'offre et où le retour en arrière est encore possible. Mais c'est aussi, paradoxalement, l'instant où tout peut arriver, où l'acte physique le plus minime peut entraîner l'exécuteur dudit acte dans la course à l'inévitable enchaînement d'action, à la cascade incontrôlable. Au cours des dernières pages, le lecteur lui-même aura du mal à croire à ce qu'il est en train de lire, tant l'action semble se dérouler hors de toute volonté, et tant le choc psychologique est éprouvant. 

En achevant le récit, on se dit que le destin se joue à peu de chose, et qu'il ne vaut mieux pas laisser d'arme à feu entre les mains de n'importe quel individu.

À découvrir absolument.

R.P.



30/12/2015
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