Contre-critique

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"Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau" de H. Kawakami.

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"Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau" de Hiromi Kawakami.

 

"À l'école, quand je courais à côté de Ryô, j'avais souvent l'impression de m'éloigner de mon propre corps. Je me voyais en train de courir à côté de mon frère. J'ai lu quelque part que c'était une expérience très courante. Apparemment il n'y a là rien d'exceptionnel, c'est la conscience de soi qui fait naître cet état."

Septième roman de Kawakami (si l'on ne compte pas ses recueils de nouvelles), ce "Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau", écrit en 2013 et paru l'année suivante au Japon, arrive sous nos latitudes. Il nous plonge dans la vie de Miyako qui narre à la première personne du singulier ses souvenirs aux côtés de son frère cadet Ryô. Dans leur enfance, tous deux vivaient ensemble avec leur mère. Dix ans après la mort de leur mère ils retournent habiter dans la maison familiale. Et c'est là que présent et passé se mêlent au gré d'un récit calme et envoûtant. Au détour d'un paragraphe, soudain, l'émotion point, par le biais de sensations transmises grâce à la plume légère de Kawakami. D'abord lorsque Ryô échappe à l'attentat au gaz sarin, ou quand on perçoit la jalousie qui secoue notre héroïne vis à vis de sa camarade Nahoko, puis quand on apprend que la mère de Miyako était au départ destinée à Takeji comme épouse, et que le soupçon d'une liaison entre eux surgit.

"Car il était dans une période où l'impétuosité dominait ses actions et l'empêchait de se concentrer assez pour améliorer son dessin en revenant dessus. L'énergie qui bouillonnait en lui était trop puissante pour rester enfermée à l'intérieur de son corps. Je m'étonne encore qu'il ait été capable à ce moment de sa croissance de se concentrer assez pour dessiner."

L'écriture de Kawakami s'avère d'une douceur confondante, elle capte des sentiments si frêles et si délicats qu'ils nous émerveillent, comme des instants arachnéens que l'auteur cristallise alors qu'en temps ordinaire, personne n'aurait repéré ces affleurements. Mais cela n'empêche pas Kawakami d'aborder des thèmes graves, comme, pour le présent roman, l'inceste. - Attention spoiler - Lorsqu'on apprend, en même temps que l'héroïne, que ses parents ne sont pas mariés et qu'ils sont frère et sœur, et dans le même temps, que leur père n'est pas leur vrai père, on est déstabilisé ; sans parler de la suite.

"Clic clac. Ce bruit métallique m'était agréable, la clé qui trouve exactement sa place dans la serrure. Cet accord parfait n'a pas lieu chez les êtres vivants. Seuls les objets que l'homme a fabriqués avec précision sont capables de procurer cette sensation d'accord parfait."

Cependant l'intrigue demeure très décousue, et l'on se perd un peu dans les digressions de l'auteur, notamment dans la partie "Un rêve". Le roman, œuvre sensible s'il en est, ressemble davantage à l'étalage de la mémoire sensorielle qu'à une narration conventionnelle. D'un paragraphe à l'autre la chronologie se mélange, et rien n'est linéaire. Kawakami passe constamment d'un passé à un autre, et exécute sans cesse des allées et venues avant et après chaque événement, comme celui de la mort de la mère par exemple.

On parvient malgré tout à suivre les circonvolutions de l'héroïne, et le chapitre "Autour de l'année 1986" est une merveille. On a la confirmation de ce qu'on pressentait depuis le début concernant les sentiments amoureux de Miyako. Et l'alternance entre rapport sexuel et mort maternelle s'avère judicieuse, d'autant que cela nous permet de comprendre pourquoi l'ancienne chambre de Ryô demeurait condamnée avec ses horloges ; tandis que l'analogie des couples - celui des parents et celui des enfants - s'avère pertinente, bien que le nœud du lien soit hautement troublant, puisque défendu.

Un roman presque évanescent et onirique dans sa forme, et pourtant parfaitement licencieux ; à découvrir !

R.P.



01/01/2017
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