Contre-critique

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"Tempête" de J.M.G. Le Clézio

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"Tempête" de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

 

"La guerre me paraissait belle en ce temps-là, je voulais l'écrire, la vivre et puis l'écrire. La guerre était une belle fille au corps de rêve, aux longs cheveux noirs, aux yeux clairs, à la voix envoûtante, et elle s'est métamorphosée en vieille hirsute et méchante, en mégère vengeresse, impitoyable, inhumaine."

Un écrivain, Philip Kyo, revient sur une île japonaise qu'il a connu trente ans auparavant, aux côté de Mary Song, une femme qui a disparu depuis dans les eaux. Ce dernier est également hanté par un viol auquel il assista sans s'interposer durant l'armée. D'un autre côté, June, jeune fille de 13 ans qui s'est réfugiée sur cette même île avec sa mère pour fuir la honte d'être née sans un père pour s'occuper d'elle, et qui doit faire face à Brown, un beau-père qu'elle déteste. Ces deux destins vont s'intercaler au fil des chapitres avant de se rejoindre.

La mer est extrêmement présente dans "Tempête", elle lie les êtres entre eux. Il faut dire que sur l'île d'Udo, la tradition des femmes pêcheuses d'ormeaux et autres coquillages y bat son plein. Et June, dont la mère s'est mise à pratiquer ce travail quotidien est fascinée par la mer. Quant à l'écrivain Philip, il entend revenir son ancienne compagne durant la tempête.

"Un monde froid, où vivent les bancs de poissons transparents, un monde où tous les bruits sont différents, non pas les bruits des gens qui parlent, rien de sournois ou de méchant, juste cette rumeur qui vous entoure, vous entraîne, et quand elle vous prend vous n'avez plus envie de revenir sur terre."

L'écriture de Le Clézio est toujours aussi agréable, fluide et empreinte de passages presque poétiques et totalement bienvenus. Les phrases semblent habitées et les personnages ont véritablement une âme sous la plume de l'auteur. On se délecte de l'alternance des points de vue entre Philip et la gamine June, très débrouillarde, dont la divergence n'est due qu'à la méconnaissance de certains de leurs secrets respectifs. Le Clézio entrecroise avec force et malice la vie de ses deux protagonistes, tous deux blessés à des degrés différents, mais s'appuyant l'un l'autre pour avancer. Et derrière la cruauté du monde se cache la volonté pour chacun de s'en sortir.

"Je suis venu ici pour voir. Pour voir quand la mer s'entrouve et montre ses gouffres, ses crevasses, son lit d'algues noires et mouvantes. Pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements."

Bien que la tempête qui donne son nom au livre n'apparaisse que tardivement dans le texte et qu'elle ne soit que suggérée, il n'est point question ici de survie face aux éléments déchaînés, elle demeure néanmoins présente au fil des pages. Car la tempête habite essentiellement les êtres, s'accrochant au sein même des esprits malmenés de nos deux personnages qui s'interrogent sur leur devenir.

"Tempête" était à l'origine un scénario destiné à un réalisateur coréen, mais qui fut étrangement refusé par les producteurs, et Le Clézio en a fait un texte puissant, qui ravive la flamme qu'on porte à l'auteur.

R.P.



20/11/2014
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