Contre-critique

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"Trois femmes puissantes" de M. NDiaye

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"Trois femmes puissantes" de Marie NDiaye.

 

"Elle aurait aimé lui dire maintenant : Tu te rends compte, tu nous parlais comme à des femmes et comme si nous avions un devoir de séduction, alors que nous étions des gamines et que nous étions tes filles."

Lauréat du prix Goncourt en 2009, ce roman nous entraînent sur les pas de trois personnages (et non trois femmes comme le laissait penser le titre) ; trois destinés rêches et complexes sur le plan psychologique. Se divisant en trois parties, à la manière de trois longues nouvelles enchâssées, le récit aborde tour à tour le parcours de chacun de ces trois héros. Le premier parcours étant celui de Norah, âgée de trente-huit ans et vivant à Paris avec sa nouvelle famille, mais qui retourne voir son père dans son ancienne demeure, après que celui-ci lui ait écrit une lettre. On découvre alors tout l'enjeu qui se joue entre cet homme et sa fille, au travers d'une analyse tout en finesse des attitudes. Qu'est-ce qui a changé chez lui ? Que retrouve-t-on de leur relation ? Qu'aurait-elle aimé lui dire à l'époque ? Telles sont les questions décryptées par Marie NDiaye, auteur qui nous rappelle par moments, dans l'analyse des comportements, la minutieuse perspicacité de Nathalie Sarraute, bien qu'on soit loin du style nouveau roman. Et derrière les longues phrases pleines de circonvolutions - qui font tout le style et le charme de l'écriture de Marie NDiaye - l'auteur nous entraîne dans un tourbillon de vies ardues et exténuantes. L'avocate Norah, par exemple, se découvre prise en étau entre sa nouvelle famille restée à Paris, et dont le mari Jakob lui fait regretter la venue au sein de son univers, et son père qui l'oblige à venir s'occuper de choses dont elle se passerait volontiers, à savoir son frère Sony que le père gardait impérieusement loin des siens depuis des années.

Passées les premières pages, on est captivé par l'histoire et surtout par la façon dont NDiaye nous la raconte. Cette dernière ménage son suspense et dévoile au fur et à mesure les enjeux des protagonistes, par le biais de nombreuses révélations du plus bel effet. Dans la première partie, lorsqu'on comprend qu'il y eu meurtre et que l'intérêt est institué avant les sentiments, du côté du père, l'empathie que l'on porte à Norah s'avère croissante.

"N'était-ce pas cruellement ironique que ce fût lui, Rudy, qui l'ait replongée dans ce qu'elle avait réussi, seule et brave, à quitter, alors qu'il aurait dû la sauver de tout cela mieux encore et l'aider à parachever sa victoire sur le malheur d'être née dans le quartier de Colobane, alors qu'il aurait dû, non pas l'enterrer vivante et belle et jeune encore..."

La deuxième partie, la plus conséquente, nous mène sur les pas de Rudy, un homme peu fiable dans le travail et qui s'aperçoit qu'il fait du mal à ses proches, à savoir sa femme Fanta et son fils Djibril, tous deux constamment sur la défensive avec lui. Rudy, lui qui succède à un père violent, et qui, pris entre un boulot de vendeur de cuisine qui ne lui plaît pas et une mère convaincue de l'existence des anges, ne parvient pas à devenir ce qu'il voudrait être. Sur une journée riche en émotion, on suit Rudy et on découvre les détails clefs de son histoire, tandis qu'une buse vient le menacer, le harceler à la manière d'un récit frôlant le fantastique. Et toujours dans les dernières pages de son histoire, des révélations bluffantes.

La troisième et dernière partie revient sur la situation de Khady Demba, celle qui s'occupait des derniers enfants du père de Norah dans la première partie. On découvre alors une Khady veuve et sans enfant, malgré sa volonté de donner naissance. Son mari, décédé brutalement un beau matin, la laissant seule avec une famille qui la rejette. Commence alors un long calvaire pour Khady, qui va s'embarquer dans une traversée périlleuse du pays, précipitée par des hommes aux intentions cachées. Tel les migrants, elle va devoir monter à bord de camions, dormir dans des tentes, alors qu'une blessure à la jambe va grandement la diminuer. Heureusement elle va s'allier à Lamine, un jeune homme rencontré sur la grève qui s'occupera d'elle et lui fournira même un passeport. Mais le voyage, entre désert et prostitution, pourra-t-il la mener vers un avenir meilleur ?

Derrière les apparences et le masque des sourires cordiaux bouillonnent les émotions contenues, les rancœurs persistantes. Et c'est un vrai plaisir de lecture que ces "Trois femmes puissantes", un roman cinglant, vibrant et terriblement vivant, conté dans une langue riche et dense qui nous rappelle pourquoi on apprécie tant la littérature, même si l'ensemble reste assez inégal.

R.P.



06/10/2016
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