Contre-critique

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"Une ordure" de I. Welsh

 

"Une ordure" de Irvine Welsh.

 

"Je jette aussi un coup d'œil sur les magazines porno, dans la rangée du haut. Je n'ai pas à m'en excuser ; dans ce boulot, il est dangereux de trop réfléchir, et la meilleure chose à faire, c'est de canaliser son énergie sur le truc le plus simple possible, et inoffensif. Pour la plupart d'entre nous, le cul fait très bien l'affaire."

"Une ordure" est un roman sombre, pessimiste et cru qui dévoile le quotidien du brigadier Bruce Robertson, sorte d'anti-héros détestable qui ne pense qu'à sa future promotion et à ses heures supplémentaires, sans fournir le moindre effort dans le travail. Le choix d'un tel protagoniste - du jamais lu dans les romans traditionnels - est un parti pris osé que Welsh assume avec conviction. Son héros est pourvu de tous les défauts possibles de l'homme : il est obscène, prétentieux, sexiste, raciste, vulgaire, obsédé sexuel, fainéant, manipulateur, misanthrope et crasseux. De quoi dégoûter le lecteur, et pourtant, la force de Welsh est qu'il parvient à garder un personnage réaliste et humain malgré son extrémisme.

"On gèle carrément, dehors, même si je n'arrive pas à faire oublier la puanteur âcre qui monte de mon pantalon(...) J'ouvre mon pardessus et je le fais battre comme des ailes, pour voir si l'odeur est devenue aussi persistante que je le crains, mais bon, ça vient par bouffées, pas plus que d'habitude. Le pantalon me fera bien encore deux jours."

L'histoire se déroule en Ecosse et débute par le meurtre d'un homme noir, un journaliste nommé Wurie. Cette affaire va monopoliser la brigade criminelle, qui n'aura de cesse, tout au long du roman, de rechercher les coupables. Mais Robertson ne fera que le stricte minimum pour l'enquète, évitera le plus possible les réunions d'informations, tentera constament de manipuler ses partenaires, et fera tout son possible pour partir en vacances à Amsterdam où il pourra se laisser aller à une débauche de sexe et de drogue.

"Mais elle manquait de cul : ça a été ça son problème, depuis que le vieux a avalé son bulletin de naissance. Plus assez de parties de jambes en l'air pour tonifier la circulation sanguine. Pas étonnant que ses artères se soient bouchées. C'est sa faute, à la vioque, elle n'avait qu'à pas être aussi frigide. D'ailleurs, j'ai prévenu Carole qu'elle prendrait le même chemin, si elle ne se réveillait pas au niveau de la baise."

"Une ordure" adopte le point de vue de Robertson ; c'est une narration à la première personne du singulier qui nous permet de pénétrer dans la tête de ce brigadier en nous révèlant ses pensées et son cynisme corrosif.

"Ne fais jamais le lundi ou le mardi ce que tu peux faire deux fois plus vite le samedi ou le dimanche. Telle est ma philosophie."

Le brigadier Robertson ne s'investit pas vraiment à la criminelle, il ne fait que boire des pintes, manger de la nourriture au curry et tenter de coucher avec toutes les femmes qu'il croise. Pourtant, il demeure intriguant car il accomplit parfois une action noble, immédiatement contrée par des agissements ignobles. On se demande alors s'il y a quelque chose à gratter derrière la couche peu ragoûtante de ce personnage. Par la suite, on apprendra par exemple que sa mère est morte d'une tumeur, ce qui est somme toute traumatisant. Mais durant les trois quarts du roman on ne verra que la couche visible de l'iceberg Robertson.

"Je souris à la pauvre gamine, de haut. "Allons, ma petite. Tu peux faire cesser ce cauchemar. Il suffit d'une petite pipe, dis-je d'une voix douce. Ne me dis pas que tu ne l'as jamais fait, avec ton copain, là, l'autre tache à côté. Une queue, c'est toujours une queue."

Fin calculateur et maître-chanteur, le brigadier Robertson adoptera souvent un comportement impardonnable, même vis à vis de ses amis.

"Ray est mon pote, mais c'est également mon rival, potentiel ou effectif, et la seule manière de gérer les rivaux, c'est d'avoir la mainmise sur leur degré de manque de confiance en eux. C'est là le secret de la vie : manipuler les faiblesses de vos adversaires."

Mais bien que l'action semble tourner en rond passée la surprise de la crudité et de la cruauté, il faut poursuivre sa lecture, car la fin va boucler l'histoire et révéler le très lourd passé de Robertson ainsi que l'origine de ses traumatismes, lors d'une magistrale descente aux enfer qui va se conclure d'une manière tragique et dévoiler toute la complexité dramaturgique de ce roman qui n'ai pas du tout gratuit et complaisant.

"Si seulement je pouvais dormir, mais impossible avec ces voix dans ma tête, la nuit, et puis je me mets à penser à ce truc qui est là, en moi, et qui me bouffe les boyaux."

Les turpitudes du héros attisent notre curiosité, et la force de Welsh réside dans le fait qu'il réussit à nous transmettre des sensations. Et ce personnage qui va tantôt nous faire rire, tantôt nous écœurer, finira, malgré la répugnance qu'il nous insuffle, par nous attendrir lors d'un twist final où l'on fait subitement preuve d'empathie à son égard.

"Une ordure" est donc une vraie réussite ; à la fois drôle, sarcastique, déroutant, original, impertinent, sincère et dénonciateur, et il mérite d'être lu jusqu'au bout, afin qu'on puisse apprécier pleinement sa richesse et sa saveur, et qu'on découvre le fond, caché sous une forme trash qui parait simple et facile, mais qui ne l'est pas.

A lire ! Tout en le réservant à un lecteur averti.

R.P.



02/02/2012
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