Contre-critique

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"Une voix soudaine" de Taeko Kôno

 

"Une voix soudaine" de Taeko Kôno.

 

"Physiquement il était peut-être encore vivant, mais son âme ne s'était-elle pas envolée ? Ukiko aurait aimé une fois encore pouvoir lui adresser une parole ou l'entendre de sa bouche."

"Une voix soudaine" nous raconte le parcours de Ukiko, une femme préoccupée par la mort de son père et dont la relation qu'elle entretient avec son mari Kiichi se dégrade peu à peu.

Tout commence avec les angoisses adolescentes que Ukiko possède à l'égard de son père et tout s'enchaîne avec les apparitions du défunt après sa mort. Ukiko va lentement basculer dans une réalité intermédiaire dans laquelle elle a des sortes de prémonitions, comme lorsqu'elle emménage avec son mari dans leur maison.

"À l'époque où elle se montrait tolérante et bien disposée à l'égard des beuveries nocturnes de Kiichi et de ses amis, elle n'en était pas particulièrement gênée, elle se laissait même entraîner avec des rires aigus qui lui échappaient (...) mais maintenant leur tapage s'était mis soudain à devenir intolérable à ses oreilles."

Une fois que Ukiko sera mise à la porte de sa maison par son mari Kiichi, elle plongera lentement dans une froide ambition meurtrière. Le rejet deviendra, pour Ukiko, le déclencheur de motifs au départ abscons pour perpétrer certains meurtres. Le choix des victimes demeure obscure mais on peut lire en filigrane les raisons potentielles d'Ukiko.

"Et, profitant du moment où sa mère dirait : "Comme c'est agréable !", elle passerait par derrière une main sur sa gorge et plaquerait l'autre sur son nez et sa bouche. Il suffirait alors de la serrer de toutes ses forces contre elle..."

On peut imaginer par exemple que la mère est tenue pour responsable, aux yeux de Ukiko, dans la mort de son père, à cause de l'incident de la neige. Ou encore que son incapacité à être mère lui fasse prendre la décision de nuire à la progéniture qu'elle aurait pu avoir. L'intelligence de la romancière réside dans le fait que ce soit au lecteur de déduire les mobiles de chaque crime. Le lecteur doit faire un effort pour tenter de comprendre les raisons comportementale de l'héroïne.

On peut également imaginer que le père, qui n'était au départ qu'une source de crainte pour Ukiko, n'est devenu son complice - sa voix soudaine - que dans la mort. Ukiko a peut-être assimilée inconsciemment que la résolution d'un rapport difficile ne pouvait se faire que dans la mort.

"Ukiko, qui, elle aussi, avait les blouses dans les jambes, ne savait pas à la différence des institutrices comment réagir. Et, restant clouée sur place, elle prit conscience que ces blouses étaient des êtres humains."

L'écriture de Taeko Kôno est très simple dans la forme, donc aisément lisible, mais très alambiquée dans le fond, car les souvenirs sont mélangés aussi bien dans leur chronologie que dans leur narration. La folie dans laquelle bascule l'héroïne est insidieuse et presque indiscernable par le lecteur inattentif. Seules quelques clefs sont disséminées ici et là, subtilement.

Une lecture agréable donc, glaçante parfois, et beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, mais qui risque de perdre son lecteur de par son fil conducteur ténu et ses enjeux largement dissimulés.

R.P.



15/04/2013
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