Contre-critique

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"Black Man" de R. Morgan

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"Black Man" de Richard Morgan.

 

"Regardez dans vos cœurs, mes amis, regardez dans vos cœurs et trouvez-y le péché noir. Priez pour pouvoir l'extirper de votre cœur avant le jugement, car sans cela, le Seigneur s'en chargera, et le Seigneur opère sans anesthésie quand Il se penche sur votre âme."

Passée l'an 2105, l'humanité a colonisé Mars et a réussi à éradiquer les guerres de la surface de la Terre. Les génies de la génétique, entre tâtonnement et mauvaises intentions ont développé des êtres génétiquement modifiés. Mais pour l'Homme moderne, ces êtres ne sont plus considérés comme humains, et le mépris à l'égard de ces nouvelles races se propage. Entre les bonobos (esclaves sexuelles de l'homme) et les hibernoïdes (qui dorment d'un sommeil prolongé pour convenir au vol spatial) on trouve les variantes 13 (considérées comme dangereuses et violentes) dont le personnage central fait partie. Il s'appelle Carl Marsalis, c'est un homme noir, un chasseur de prime d'une quarantaine d'années.

"- S'tu veux, face de merde ?

Carl s'avança et le frappa, du dos de la main avec tout son poids derrière. L'impact lui éclata une lèvre et l'envoya bouler par terre. Il resta là, la lèvre en sang, à regarder Carl d'un air incrédule."

Carl n'est pas un tendre, il travail pour l'UNGLA et traque ses semblables, des 13, avec une efficacité redoutable. Mais tandis que la Fierté d'Horkan, un vaisseau spatial venu de Mars, échoue sur Terre et que les autorités de la Bordure retrouve un équipage décimé, Carl est emprisonné par la brigade des mœurs pour une tentative d'avortement sur une prostituée qui réclamait son aide. On découvrira bientôt qu'un 13 enragé et échappé du vaisseau spatial perpétue des crimes en série, et les employés de LINCOLN feront appel à Carl pour faire avancer l'enquête.

"Black Man" est donc un pur thriller, qui se déploie au sein d'un univers de science-fiction travaillé et réaliste, comme "Carbone Modifié" (son précédent roman couronné d'un prix littéraire) et il se rapproche de l'Anticipation. Nous sommes donc au sein d'un livre au scénario solide, où les dialogues et la réflexion sont majoritaires, et où l'action, plutôt fulgurante, n'est que sporadique.

"Je ne sais pas ce que je représente pour vous, Ertekin, ce que vous voulez que je représente, mais ça ne m'intéresse pas. Je ne suis pas un putain de numéro, je ne suis pas un putain de code génétique. Je suis Carl Marsalis. Bonjour, je crois qu'on s'est déjà rencontrés."

Au départ, On a du mal à tout saisir, il y a de nombreux personnages qui se succèdent au fil des chapitres et tous ne sont pas primordiaux (notamment Joe Driscoll du chapitre 3 qu'on ne reverra pas), l'intrigue se met lentement en place, tel un puzzle, et le lecteur ne découvrira les subtilités qu'au fil des pages, ce qui peut déstabiliser. Mais passée une première partie un peu trop dense et obscure, le fil conducteur du roman nous apparaît très clairement et les personnages principaux se resserrent autour du duo d'enquêteurs Sevgi Ertekin et Tom Norton, accompagné de Carl.

La deuxième moitié du roman est bien plus accrocheuse, et Morgan se révèle un auteur doué pour faire surgir l'émotion là où on ne l'attend pas, grâce notamment au chapitre 47, réellement émouvant, dans lequel on est surpris par la situation délicate d'un des protagonistes. Morgan puise dans une réalité propre au sentiment de perte et nous émeut, sans effet larmoyant appuyé, à l'aide de répliques pertinentes et justes, au cœur d'une situation tragique.

Par contre, même si l'aspect SF n'est pas délaissé, entre armes à feu à la technologie avancé (le fameux Haag), système monétaire et informatique novateur (n'djinn et 'face) et réalité virtuelle (au chapitre 15, une scène de crime en format-v très cinématographique), "Black Man" se focalise davantage sur les rapports humains et les conflits moraux.

"Pourquoi ? Parce qu'ils refusent de faire ce qu'on leur dit. Ils ne veulent pas travailler aux champs et rentrer la moisson pour un vieux con de kleptocrate barbu. Et c'est là qu'ils sortent de l'espèce, parce que les gens comme nous, les trouillards, les conformistes, s'unissent sous la même autorité sacrée de cet enfoiré de kleptocrate paternaliste, et on prend nos torches et nos fourches pour exterminer ces pauvres types."

En filigrane le message de Morgan est clair, une critique acerbe de l'être humain.

Au final un très bon roman, doté d'un scénario intelligent, dont les rebondissements sont nombreux et le dénouement captivant (car le lecteur comprendra enfin le pourquoi du comment), et qui mérite largement son prix Arthur C. Clarke 2008. Mais ne vous méprenez pas, ce n'est pas un divertissement boosté à l'action, mais plutôt une longue enquête au linéament très sinueux.

R.P.



17/08/2013
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