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"De toutes les nuits, les amants" de M. Kawakami

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"De toutes les nuits, les amants" de Mieko Kawakami.

 

"Quand je donne ma confiance à quelqu'un, c'est quelque chose que je donne moi aussi, en main propre. Et ce don m'engage. Je ne pourrai plus le retirer, je ne pourrai pas faire que je ne l'aie pas donné, voilà pour moi c'est ça donner sa confiance."

Fuyuko Irié, une jeune trentenaire célibataire qui ne possède ni amis ni passion, vie comme détachée du monde qui l'entoure. Ancienne correctrice éditoriale pour une petite maison, elle a abandonné son poste pour devenir free-lance, en partie à cause de son manque de confiance en soi, et de sa délicate intégration auprès de ses collègues ; ses difficultés relationnelles l'empêchant de nouer des contactes sérieux. Elle va pourtant admirer Hijiri, du même âge qu'elle, et qu'elle fréquente via son travail, une femme volubile qui se révèlera très compréhensive avec Fuyuko.

Extrêmement introvertie, notre héroïne, ne s'adonne à aucune joie ni aucun plaisir personnel, exceptée une promenade nocturne annuelle le jour de son anniversaire.

"Plus je me concentrais, plus j'avais l'impression que les mots s'éparpillaient et s'échappaient dans tous les sens. Je les pinçais un par un par le collet et je les remettais en rang sur le papier. Je traquais le moindre sens du moindre mot, je les passais au tamis. Et je les soupçonnais tous à priori, comme toujours, tous systématiquement."

Avec l'amitié qui s'amorce entre Fuyuko et Hijiri, et leurs longues conversations qui s'ensuivent, le lecteur découvre peu à peu la nature profonde de Fuyuko ; cette héroïne timide, singulière et touchante qui semble aussi difficile à ouvrir qu'une huître. Puis peu à peu, ne se reconnaissant plus elle-même, Fuyuko va décider de changer, ou du moins d'essayer. Elle se met alors à boire et se rend dans un centre culturel pour choisir une discipline à suivre. Et c'est au cours d'un malaise insolite qu'elle va rencontrer monsieur Mitsutsuka, professeur de sciences physiques dans un Lycée. Ce dernier deviendra le deuxième confident de l'héroïne, qui demeurera l'être timide, renfermée et plein de doute qu'elle est, malgré ses efforts pour s'ouvrir à l'autre.

"J'ai senti un fond sonore lointain en forme de rond s'approcher, le rond était soudain devant moi et j'ai ouvert les yeux en sursaut. Je ne savais ni quand ni où j'étais. J'ai senti quelque chose de froid sur mon menton. Je me suis essuyée d'un revers de la main, c'était de la bave."

Ce roman s'avère pour le moins particulier. Son personnage central est on ne peut plus marginal et pourtant bien rangé, à sa place et presque invisible. Malgré tout une fulgurance jaillit parfois, comme cet éclat presque scatologique aux toilettes, lors de la rencontre entre Fuyuko et Mitsutsuka. Ou encore cet alcoolisme latent où semble plonger notre héroïne, et qui touchait déjà Makiko dans le précédent "Seins et œufs" du même auteur.

Difficile de se fier à son titre, car "De toutes les nuits, les amants" met en scène une célibataire endurcie. Point de fièvre amoureuse donc dans ce récit très chaste. Et ce n'est qu'après plus de cent pages qu'on apprend que Fuyuko a eu une amie au lycée ainsi qu'une première aventure sexuelle désastreuse qui sera d'ailleurs l'un des passages les plus marquants du livre.

"... La famille, la maison, les parents, l'école, ce quartier aussi, tout ça c'est pas moi qui les ai choisis ! Tous ces machins qui se serrent les uns les autres dans un endroit tout serré, tout ça c'est un continuum de trucs chiants en expansion permanente, avec tout le monde qui porte le même masque indifférencié sur la gueule. Ça fout les boules !"

Certains passages sont excellents pourtant le roman tire trop en longueur malgré une immersion nécessaire dans le marasme de son personnage central. On regrette cet état de fait car "De toutes les nuits..." aurait pu devenir beaucoup plus percutant. Là, il risque de ne ravir qu'une minorité puisque la singularité du personnage et sa narration ne satisferont pleinement que ceux qui s'identifieront aisément à cet être presque insipide. Mais les persévérants qui iront jusqu'au bout découvriront que derrière la passivité se cache une extrême sensibilité qui permettra au roman de distiller une émotion grandissante.

Une curiosité donc, non dénuée d'intérêt, mais à réserver à ceux que la monotonie du quotidien et les sentiments enfouis n'effraient pas.

R.P.



24/11/2014
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