Contre-critique

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"La vie rêvée de Balso Snell" et "Un million tout rond" de N. West

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"La vie rêvée de Balso Snell" de Nathanaël West.

 

"Saint Puce eut deux mères : la créature ailée qui pondit l'œuf et le Dieu qui l'incuba dans sa chair. Comme la plupart d'entre nous, il eut deux pères : Notre Père qui êtes aux cieux et celui que dans l'outrecuidance de notre jeunesse nous appelions papa."

Inspiré du surréalisme, ce très court roman publié en 1930, le premier de Nathanaël West, est aussi farfelu qu'original et prenant. Tel un rêve éveillé, le lecteur va suivre le périple de Balso Snell, à la manière d'un roman initiatique, et découvrir un monde retourné sur lui même, comme un voyage à l'intérieur du héros, une succession de couches renfermant la mise en abime de Balso.

Tout commence avec Balso, ce poète curieux, qui va pénétrer le cheval de Troie en passant par l'anus, avant de suivre le conduit et rencontrer une succession de personnages atypiques. Étrange entrée en matière me direz-vous, mais ce n'est rien au vu de l'inventivité, de l'humour et de l'intelligence que renferme ce roman qui rappelle vaguement le conte merveilleux d'Alice. Sauf qu'ici il s'agit d'un récit totalement adulte et bourré de références littéraires qui ont de quoi contenter les plus érudits.

"Ils arrivent devant le papier blanc en proie à une constipation d'idées, enthousiastes, impatients. Le papier blanc agit sue eux comme un laxatif. Il en résulte une diarrhée de mots. Ce flot surabondant n'est pas naturel et ne saurait se maintenir."

Après avoir disserté sur l'Art avec un guide, Balso va rencontrer une série de personnages dont Maloney l'Aréopagite, le jeune John Gilson - qui cache un journal du crime en référence direct au "Crime et châtiment" de Dostoïevski - et le professeur d'école Miss McGeeney. En lisant entre les lignes - donc passez au paragraphe suivant si vous ne voulez pas que des pièces du puzzle vous soient dévoilées - on pourrait supposer que Balso se rencontre lui-même, puisque McGeeney lui annonce à la fin du récit qu'elle est son amoureuse de jadis, tout comme le jeune john qui cache ses écrits en est amoureux et peut dès lors se superposer à Balso. Du coup le roman matérialise les angoisses et les désirs du héros, comme si toutes les histoires lues lui appartenaient. À lui qui est entré par l'anus, tout comme le serpent accueilli par Appolonius de Tyane.

"La vie rêvée de Balso Snell" vaut également pour la qualité de son écriture, aussi travaillée que fluide et agréable à lire. On se délecte d'ailleurs de nombreux passages et de leur aspect poétique.

"Comme des fourmis sous la pierre qu'on vient de retourner, hystériques sont les femmes qui y courent, vêtues de la soie étroite du plaisir, ointes de l'humeur visqueuse des poissons."

Roman déconcertant, ingénieux et fiévreusement libre, "La vie rêvée de Balso Snell" est à ne pas manqué, un livre outrageusement méconnu et introuvable !

 

"Un million tout rond" de Nathanaël West.

 

"Lem lui tendit la main à son tour sans soupçonner que, de la part de la brute, cette offre d'amitié pût être une ruse. Etant de bonne foi, il imaginait que les autres l'étaient aussi. Mais à peine Baxter eut-il saisi sa main que, d'un geste brutal, il attira le pauvre jeune homme contre lui et le serra à lui faire perdre connaissance."

Après le déconcertant "La vie rêvée de Balso Snell" et le tragique "Miss Lonelyhearts", dont les premières pages (et le reste !) surprenaient grandement - l'un par son exploration dans le postérieur du cheval de Troie, l'autre par son personnage masculin au nom féminin et sa succession de courrier des lecteurs - voici que West entame "Un million tout rond" d'une manière tout à fait conventionnelle. Or si la forme peut manquer d'originalité et de surprise comparativement à ses précédents écrits, le fond demeure déstabilisant. Car l'histoire de ce jeune homme, nommé Lemuel Pitkin, qui décide de partir pour New York afin de subvenir aux besoins financiers de sa mère, va se révéler une lente descente aux enfers tout à fait sordide. Dans ce court roman, semblable à un récit initiatique malsain - le courage et la bonne volonté du héros seront sans cesse mis à l'épreuve par les personnages qu'il rencontre, tous plus crapuleux les uns que les autres. Ainsi l'intégrité de Lemuel ne paraît pas altérée tandis que son être physique subit les dommages les plus ignobles. Tel l'antinomie du "Portrait de Dorian Gray", Lemuel va conserver sa probité au détriment de son enveloppe corporelle, et les habitants deviendront l'incarnation maléfique qui le persécute et le mutile, comme par jalousie, simplement parce que lui refuse de se plier à l'attitude du plus grand nombre.

"Un million tout rond" devient l'acerbe dénonciation de la civilisation américaine, et de New York en particulier, où chaque citoyen est habité par le vice, l'escroquerie et la traitrise. Tel un cauchemar vivant, West nous entraine dans les malheurs du jeune Lemuel, être vaillant dont la naïveté s'avère la tare ultime dans ce monde de fous où les individus sont véreux, avares, et manipulateurs. Et le lecteur se demandera sûrement qui, d'entre les jeunes gens tels Tom Baxter ou Wellington Mape, ou des vétérants tels Wu Fong ou l'homme du Pike, est la plus immonde crapule. Et plus le récit avance plus les mutilations du héros s'aggravent. On s'interroge sur son sort tragique et on se demande jusqu'où tout cela peut-il aller. Car chaque rebondissement ne cesse d'accabler Lemuel.

West n'hésite pas à nous forcer à regarder le spectacle de la cruauté du monde qui l'entoure, un monde débordant de haine et de misère, à vous glacer les sangs !

R.P.



18/05/2015
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