Contre-critique

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"Les Montagnes hallucinées" de H.P. Lovecraft

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"Les Montagnes hallucinées" de Howard Phillips Lovecraft.

 

"... mais un jour viendra où le rapprochement de toutes ces connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons, que cette révélation nous rendra fous ou nous fera fuir la lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres."

Quoi de mieux qu'une nouvelle traduction pour découvrir ou redécouvrir l'univers du créateur du mythe de Chtulhu ? Ce sera l'occasion de mieux appréhender les fondements de la littérature fantastique du début du vingtième siècle. Dans ce recueil des éditions Mnémos, vous trouverez les nouvelles ayant amenées la renommé à son auteur. Six récits d'exploration, de découvertes cyclopéennes et de mises en garde vaines. Pourquoi vaine ? Parce que le lecteur n'aura qu'une envie, explorer les contrées relatées par Lovecraft. Ainsi la préface du traducteur, bien qu'alléchante, risque d'emmener le lecteur vers la déception, ou du moins vers une fausse piste. Car l'horreur ne s'invite pas à la fête, ou peu, et la folie ne guettera jamais le lecteur.

Les descriptions de Lovecraft, fréquentes et didactiques, peuvent séduire, intriguer, voire déranger le lecteur, mais à aucun moment elles ne le feront réellement frissonner ou angoisser, sauf bien sûr si vous avez la phobie des tentacules, car le bestiaire de l'auteur provient souvent du milieu aquatique et se trouve parfois anthropomorphe. Mais l'imaginaire de Lovecraft se déploit surtout dans l'architecture de lieux titanesques et dans les hiéroglyphes porteurs d'histoire. Pour chacun des récits, on suit la narration d'explorateurs tout au long de leur périples, et les créatures ne sont qu'une infime partie réservée à la fin. Ainsi c'est bien le suspens lié à l'inconnu qu'il faut aimé chez Lovecraft, plutôt que l'affrontement avec des monstres car celui-ci n'existe quasiment pas.

"La région que les policiers arpentaient à présent était en grande partie inexplorée, avait traditionnellement mauvaise réputation et n'avait jamais été traversée par les Blancs. Plusieurs légendes évoquaient un mystérieux lac qu'aucun mortel n'avait jamais aperçu et où vivait une informe chose blanche, polypeuse et de grande dimension..."

La nouvelle "Dagon", récit d'un homme terrorisé par une rencontre impromptue sur une terre vaguement volcanique, est à l'image d'un songe angoissant et le lieu désolé est plus inquiétant que le Dagon lui-même, qui marque néanmoins son influence sur "la créature du lac noir".

De même "La Cité sans nom" vous marquera davantage par son exploration que par le reste.

"Prisonnier des pharaons", nouvelle contenant de nombreuses péripéties, s'avère peut-être la plus divertissante et la plus abordable de toutes. Pourtant ce récit d'aventure est également plus commun et moins spécifique à l'univers de Lovecraft. Comme souvent la fin offre son lot de créatures.

Concernant "L'Appel de Cthulhu", texte illustre, ce que l'auteur nomme l'horreur d'argile n'est autre qu'un bas-relief rectangulaire qui aura du mal à effrayer le lecteur contemporain. Force est de constater que la pertinence de la suggestion de l'horreur a perdu de son efficacité avec le temps. Pourtant, bien que peu effrayante cette nouvelle offre l'apparition d'un Grand Ancien et une finalité tournée vers l'action qui se révèle hautement cinématographique.

Presque un roman, "Les Montagnes hallucinées" peut rappeller le film de Carpenter "The Thing" pour son ambiance grand froid, ses hommes isolés et son camp saccagé. La technicité des recherches est omniprésente au départ, mais après de longues tergiversations narratives, on pénètre un monde insoupçonné qui attisera la curiosité des plus patients. Cependant l'exploration est entrecoupée de longs passages analytiques, comme le chapitre VIII ou le VII qui relate l'interprétation des fresques à la manière d'un livre d'histoire. L'imaginaire y est intéressant mais s'éloigne de la découverte en temps réel. Celle-ci reprend heureusement au chapitre IX. Le XI offrant, enfin et brievement, l'effroi tant attendu depuis le début de la nouvelle et sans doute aussi du recueil tout entier.

"Au bout d'un certain temps, cependant, la vue perçante de Danforth discerna un endroit où les décombres avaient été dérangés ; nous y braquâmes alors la pleine lumière de nos deux torches. Et même si ce que cela nous révéla était tout à fait banal et insignifiant, j'hésite pourtant à en parler, à cause de ce que cela implique."

On croit changer un peu de registre avec "Dans l'abîme du temps" qui décrit la transposition de l'âme d'un homme dans le corps d'une créature d'un autre âge. L'idée forte et alléchante se meut malheureusement en routine car l'auteur replonge, à partir du chapitre VI, dans les rails de ce qu'il réitère trop souvent, à savoir l'exploration du personnage central dans un lieu souterrain à l'architecture discordante.

Les descriptions minutieuses, dans le mauvais sens du terme, risque de fatiguer le lecteur. Par exemple la mesure de chaque découverte y est systématiquement décrite, à croire que tous les explorateurs de Lovecraft se baladent avec une mètre et prennent frénétiquement la mesure. L'aspect didactique lui aussi, prédominant, alourdi la lecture et casse l'aspect effrayant suscité par l'auteur.

Ce recueil est donc à réserver aux fans plus qu'aux novices. Quoi qu'il en soit, lisez l'une des nouvelles qu'il contient, ou deux, et si vous n'accrochez pas, inutile d'insister ni de vous forcer à toutes les lire en cherchant celle qui vous fera de l'effet car elles sont toutes du même acabit.

R.P.



11/12/2014
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