Contre-critique

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"Nipponia Nippon" de K. Abe

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"Nipponia Nippon"de Kazushige Abe.

 

"Qu'il les libérât ou les tuât, le plan à suivre jusqu'à l'incursion dans la cage était le même. Seule l'étape finale différait. Si divergents qu'en fussent les résultats, il arrivait aussi bien à s'imaginer les laisser s'échapper que les abattre. Chacune des deux images se formaient avec la plus grande netteté, sans accroc ni contrariété."

Écrit juste avant le monumental et passionnant "Sin Semillas", qui narrait l'histoire complexe des habitants d'une ville au destin entremêlé, le présent roman est seulement traduit en cette année 2016. Beaucoup plus court que le suivant, ce "Nipponia Nippon" aborde la vie de Tôya Haruo, un jeune japonais de 17 ans, qui souffre de solitude et manque d'amis à qui parler. Mais Haruo, dont le patronyme signifie ibis, développe une obsession pour les oiseaux du même nom. Et il envisage un plan de libération, son objectif étant de s'introduire dans le Centre de sauvegarde des ibis et soit de les délivrer, soit de les tuer.

"En regardant du haut de son lit sa mère assise jambes pliées sur le sol, il exposa tous ses griefs. Cela faisait un bout de temps qu'il n'avait pas eu en face de lui une oreille docile, aussi en profita-t-il pour déverser toutes les médisances possibles et imaginables sur Misawa, en en faisant un infâme."

Nous sommes typiquement dans l'ambiance nippone des héros mal dans leur peau, proches du hikikomori, qui couvent la maladie mentale et sont attirés par la violence. On pense à Ryu Murakami et son "Parasites", ou encore "Chansons populaires de l’ère Showa". Kazushige Abe livre un héros adolescent qui ne parvient ni à communiquer convenablement ni à se créer des relations amicales ou amoureuses. D'ailleurs la pauvre Sakura, qui se trouvait dans sa classe, en fera les frais. Car Haruo est obsessionnel et irrépressible. Il s'entête et persiste dans ses convictions, quitte à devenir malgré lui harceleur, sans prendre en considération la réalité. Ainsi sera-t-il amené sur l'île Sado pour mettre en œuvre "la réponse définitive à la question Nipponia nippon".

"Haletant, il craignit que cette situation sans issue ne se prolonge jusqu'au matin. Faut pas que ça dure, faut que je me dépêche, dit-il d'une petite voix quand, brusquement, une lumière éblouissante le frappa, l'obligeant à détourner le visage."

Au départ, "Nipponia nippon" tourne un peu en rond, avec son héros qui s'interroge incessamment sur les mêmes questions et on a du mal à s'immerger dans l'univers de Haruo. Heureusement la deuxième partie du récit délivre plus d'informations sur l'entourage du personnage. Ainsi on comprend mieux les enjeux d'Haruo, avec son contexte familial, sa relation avec Sakura, ses parents, et surtout son récit devient plus actif, entre sa recherche d'arme et ses essais avec la matraque, puis surtout le fait qu'il parte pour l'île Sado. Au final on découvre le destin d'un garçon inadapté à son environnement, incompris par ses proches et livré à lui-même sans véritable encadrement ni répression, ce qui nous montre comment un tel garçon peut en arriver au pire. Il s'agit de comprendre la mentalité et le pourquoi d'un acte aussi démesuré.

"Nipponia nippon" vaut donc le détour, même s'il n'atteint pas la qualité de l'excellent "Revolver" de Nakamura.

R.P.



15/11/2016
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