Contre-critique

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"Un sport et un passe-temps" de J. Salter

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"Un sport et un passe-temps" de James Salter.

 

"Oui, j'en suis sûr. Je vais la rencontrer. Évidemment, je suis un peu ivre, un peu fou, et dans un état d'euphorie qui me permet de me voir tout destiné à devenir son amant, à m'immiscer dans sa vie avec la plus parfaite aisance."

Tout commence avec le narrateur. Un homme qui prend le train et se rend en France, à Autun. Ils fréquente les Wheatland, Cristina et Billy, ses amis. Ces derniers vont lui faire rencontrer Phillip Dean, qui lui rendra visite et ne tardera pas à devenir le personnage central du roman. Dean, un jeune homme insouciant qui n'a pas finit Yale et qui va vivre une folle histoire d'amour avec Anne-Marie.

"Si j'avais été dans une classe en dessous de la sienne il serait devenu mon héros, le rebelle que, si seulement j'avais eu le courage, j'aurais pu devenir moi aussi. Au lieu de ça j'ai fait comme il fallait. J'avais de bonnes notes. Je prenais soin de mes livres."

La première chose qui frappe, c'est l'écriture. À la fois douce et poétique, on croirait découvrir un carnet de croquis. On suit le voyage du narrateur à bord du train, et ce dernier livre ses ressentis et ses observations sur ce qui l'entoure. On croise, fugitivement, des paysages, des portraits de femmes. Bien sûr le rythme est lent et l'impression douçâtre, mais c'est ce qui fait le charme du récit, s'approchant du carnet de voyage.

Autre surprise, la façon dont Salter parvient à capter la France. C'est assez incroyable de voir qu'un new-yorkais nous raconte aussi bien la France, ses repas, ses fromages.

"Il l'a enveloppée dans une énorme serviette, douce comme un peignoir, et portée jusqu'au lit. Ils sont étendus dessus en diagonale, et il commence à ouvrir la serviette, à l'ôter comme un bandage. Sa chair apparaît, sentant encore un peu le savon. Ses mains flottent sur elle."

Passé les soixante-dix premières pages, le roman prend une tournure sexuelle poussée, car Dean est pris par une passion dévorante pour Anne-Marie. Cet aspect, proche de la pornographie, ne quittera presque plus le récit, et on comprend que "Un sport et un passe-temps" ait été décrié à l'époque. Pourtant la plume de Salter se mêle parfaitement à la sexualité du jeune couple - Anne n'est même pas majeure, et les faits sont indissociables de leur relation et s'avèrent peu choquant malgré leur crudité. D'abord parce que l'attrait de la chair fait partie du lien amoureux et ensuite parce qu'il est narré avec continuité et naturel. Salter décrit une relation charnelle aussi forte que fugace dans le temps, et c'en est troublant.

"Elle ouvre la porte de sa chambre. La clé fait du bruit. Dean est nerveux. Sur lui il dissimule, comme un assassin, un petit tube de lubrifiant - il ne saurait pas où se mettre si ça se voyait. Pourtant il est là, froid comme un instrument chirurgical."

Usant de la répétition et de l'ellipse, le roman de Salter peut déstabiliser. Pourtant on le lit sans peine, comme on verrait des souvenirs remonter à la surface et alterner différents présents. Car l'histoire du narrateur, de son désir pour Claude Picquet, du couple Wheatland et de l'amour fusionnel entre Dean et Anne-Marie s'enchevêtre et nous perd pour mieux révéler la sensation qui en résulte.

Quant à la fin, elle se révèle un peu abrupte et tout aussi rapide qu'elle n'a commencé, à la manière de toute passion.

R.P.



15/09/2014
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