Contre-critique

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"Karoo" de S. Tesich

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"Karoo" de Steve Tesich.

 

"Il y avait aussi la peur, la peur de devenir un paria aux yeux de tous - au cas où ma maladie serait dévoilée - qui me poussait à faire semblant d'être ivre. Et puis je ne pouvais pas davantage supporter l'idée de décevoir ceux qui me connaissaient. Ils s'attendaient tous à ce que je sois ivre."

Si vous n'êtes pas rebuté par le début du roman, où, au cours d'une soirée, un quinquagénaire alcoolique et fumeur ne cesse de s'enfoncer dans une situation honteuse et embarrassante pour tous ceux qui l'entourent, vous allez adorer Karoo. Écrit avec intelligence, finesse et réalisme, l'histoire de Saul Karoo est aussi banale qu'extraordinaire et c'est ce qui rend le récit aussi touchant et authentique à nos yeux. Saul vous rappellera certainement une ou plusieurs personnes de votre entourage (ou peut-être vous-même !) car son attitude est si commune qu'elle en est désarmante. Se voiler la face, croire qu'on va faire le bien alors qu'on ne fait rien de tel, vivre dans une sorte d'illusion tout en étant extrêmement lucide sur sa propre situation, tels sont les ingrédients contradictoires de ce personnage rendu magnifique de bêtises et de désillusions.

"Si j'étais Dieu me dis-je, je n'aurais pas le cœur d'apparaître maintenant. Pas après que ces livres et des millions d'autres ont été écrits. Non, je n'aurais pas le cœur d'apparaître si tard pour dire : "Me voilà, je suis venu vous dire la vérité et rendre superflus les siècles que vous avez passé à la rechercher."

Par moment le récit nous fascine, à d'autres il nous fait rire, mais toujours il nous sidère tant l'attitude de son protagoniste est ahurissante de contradictions destructrices. La fuite en avant est le maître-mot pour caractériser "Karoo", cet homme qui se complait dans la déception que les autres éprouvent à son égard, qui se persuade que changer ne serait pas acceptable, et qui se réconforte de savoir qu'il y a pire autour de soi pour finalement se gargariser du mensonge.

Si vous ne savez pas précisément de quoi parle le roman, stoppez tout et commencez immédiatement à lire "Karoo". Sinon sachez que les rapports qu'entretient Saul avec chacun des protagonistes qui composent le roman sont édifiants. Que ce soit celui qu'il cultive avec son fils adoptif, ou avec sa femme en instance de divorce, ou encore avec son employeur sans scrupule aux fameuses enveloppes jaunes, tous sont mémorables. Et ces liens, entretenus par Saul, sont tous aussi insupportables que jubilatoires. Alors n'hésitez plus, le cynisme et les ténèbres n'ont jamais été aussi profonds dans le quotidien de nos vies froissées.

Attention chef-d'œuvre !

R.P.



06/09/2019
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